Premières semaines de 1990. Le communisme vient de s’effondrer de manière aussi spectaculaire qu’inattendue, tel, en pleine nuit, un mauvais échafaudage mal arrimé à la façade d’un immeuble en péril.
Le mur de Berlin est tombé en quelques heures. Il semble qu’une bouffée d’air frais a envahi le "bloc de l’est" telle une tornade à laquelle rien ne résistera. D'ailleurs il n'y a plus de bloc !
Je prépare le premier Forum de Crans Montana avec l'enthousiasme lié aux initiatives nouvelles. Nous sommes sûrs de notre message et de notre mission. Rien ne nous arrêtera.
Jacques Kosciusko-Morizet, Ambassadeur de France et Membre-fondateur du Forum et le Prince Anton Liechtenstein, Président d’Honneur m’accompagnent pour ce premier voyage auprès des nouveaux dirigeants démocratiques de l’Europe centrale. Nous commençons par la Pologne, à l'invitation de Bronislav Geremek, compagnon de Lech Walesa et co-fondateur de Solidarnosc. Les deux recevront d'ailleurs le Prix de la Fondation dans les années qui suivront.
Organiser un tel voyage à l'époque n'est pas chose facile. Il n'y a plus de communisme, mais il est toujours là. L'aéroport mal éclairé en ce soir d'hiver, les structures défaillantes, et notamment la police suspicieuse et mal embouchée sont toujours en place. C'est ainsi, par exemple qu'il faudra des années pour que, à Bucarest, la douane roumaine change ses tampons ! Pendant plus de trois années mon passeport a été tamponné à Otopeni avec un tampon de l'ère Ceaucescu.
L’aéroport de Varsovie où nous débarquons un soir est donc comme tous ses homologues du système communiste, sombre, froid et quasi-désert. Les formalités d’immigration se font dans le cadre de longues queues silencieuses. Il faut passer par une série de couloirs métalliques parallèles et silencieux, dont le parcours est organisé en chicane. Pendant que vous êtes face à l'officier d'immigration on ne vous voit plus, ni d'un côté ni de l'autre. Les passagers disparaissent donc littéralement, chacun à leur tour, le temps de leur entretien avec le policier de service.
Le Prince Anton von und zu Liechtenstein
L’Ambassadeur, le Prince et moi entrons simultanément dans trois couloirs parallèles. L’Ambassadeur et moi sortons de l’autre côté pratiquement en même temps. Mais le Prince , lui, ne sort pas.
Nous attendons, plaisantons un peu, puis plaisantons moins mais nous attendons toujours ! Au bout de dix minutes, je prends la décision d'entrer à contre-courant dans le couloir du Prince et je le trouve totalement décontenancé devant un policier polonais au visage fermé qui ne parle d'ailleurs que le Polonais et s'énerve d'une situation qui ne lui plait pas. Le moment semble grave mais va s’avérer réellement comique.
Le policier a en effet pris le passeport et vu, sur la couverture
– Fürstentum Liechtenstein
puis il a ouvert le passeport et vu
– nom : Liechtenstein
– lieu de naissance : Liechtenstein
– nationalité : Liechtenstein
– résidence : Liechtenstein
– lieu d’émission : Liechtenstein
– autorité qui a signé : Liechtenstein
De surcroît « Liechtenstein » ne figure pas sur la liste des pays affichée dans sa cabine ! Le problème se complique.
Il est persuadé que le passeport qu’il a entre les mains est un passeport de fantaisie…. Là va commencer une longue nuit dont nous sortirons épuisés mais vainqueurs.
Il va nous falloir en effet trouver le numéro de téléphone de l’Ambassadeur de Suisse à Varsovie, puis de la monnaie locale pour lui téléphoner grâce à un méchant automate qui rejette les pièces sans raison. Là c'est l'exploit. On ne peut s'imaginer ce que cette démarche, à l'époque, a pu supposer d'efforts, de recherches dans des couloirs hostiles menant à des bureaux fermés pour enfin trouver une pièce, obtenir un numéro puis établir une communication.
Il fallut attendre que cet homme charmant et dévoué comme le sont tous les diplomates suisses puisse venir jusqu'à nous pour régler le problème et attester de la personnalité qui nous accompagne… Ce furent de longues heures !
Souvenir significatif et finalement amusant d’une ère heureusement révolue
