Il rejaillit à ma mémoire ! J'avoue que je l'avais quelque peu oublié au fil des années qui ont passé…
Alors que j'étais avocat, j'ai plaidé, il y a plus de quarante ans, pour Garry Davis, citoyen du monde ! Je reviendrai plus loin sur cet homme extraordinaire qui voulait changer le monde pour le rendre plus humain.
En l'état, je ne peux faire mieux que reprendre cet article intéressant publié dans Le Monde le jour de sa mort, sous la plume de M. Sylvain Cypel. C'est un bel hommage.
Ses derniers actes politiques auront consisté à délivrer à Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks réfugié à l'ambassade d'Equateur à Londres, qui l'accepta, un passeport de " citoyen du monde ", et à en envoyer un autre aux autorités russes dans l'espoir qu'il aide Edward Snowden, l'analyste qui a fui à Moscou après avoir révélé les écoutes illégales de l'agence d'espionnage américaine NSA, à trouver un pays d'accueil de son choix. Par ses prises de positions, sa vie durant, Garry Davis, mort le 24 juillet, a préfiguré l'émergence d'idées aujourd'hui plus acceptées que lorsqu'il prôna leur mise en oeuvre.
Il fut ainsi l'un des premiers pacifistes focalisés sur l'opposition à la prolifération nucléaire, cherchant à brandir le célèbre sigle en forme d'" y " inversé là où il le pouvait dans un monde alors bipolaire où la guerre froide amenait " Soviétiques " et " impérialistes " à faire une course effrénée à l'atome. Aujourd'hui, le mur de Berlin tombé, la destruction des arsenaux est à l'ordre du jour, et Barack Obama promeut le thème du désarmement nucléaire.
Garry Davis fut surtout l'incarnation d'une utopie, celle de l'effacement des nations et de l'unification sous l'égide d'un " gouvernement mondial " d'un univers sans frontières. Lui défend le droit imprescriptible à se déplacer partout sur une terre commune. On est dans les années 1950, bien avant que naisse Médecins sans frontières et ses émules dans d'innombrables domaines, très longtemps avant qu'Internet impose l'idée d'un espace universel d'où est gommée jusqu'à la trace des frontières. On est encore plus loin du monde de la finance dont la récente crise a mis en lumière la quasi-impossibilité de réguler cette activité humaine sans détenir une forme de " gouvernement mondial ", un sujet évoqué jusque dans les cénacles du G8.
Né le 27 juillet 1921, dans le Maine, de Meyer et Hilda Davis, son père, administrateur d'un grand nombre d'orchestres, est très aisé. Garry (diminutif de Gareth), initialement, montre aussi une appétence pour la carrière artistique (à 20 ans, il monte sur les planches à Broadway auprès d'une vedette de l'époque, Danny Kaye). La guerre bouleverse ces premiers pas. Garry Davis est devenu pilote de chasse. Son frère, Bud, est dans la Navy. Sa mort, à bord d'un destroyer américain torpillé par un sous-marin allemand près des côtes italiennes, en 1943, est un premier choc. Piloter un B17, larguer des bombes au-dessus des villes allemandes et constater les destructions qu'elles perpètrent parmi les populations civiles lui sera vite insupportable.
" Combien d'hommes, de femmes et d'enfants ai-je assassiné ? N'y avait-il pas d'autre voie, ne cessai-je de m'interroger ", écrira-t-il dans son livre en forme de proclamation-confession, My Country is the World (" Mon pays, c'est le monde ", Putnam, 1961).
Tardivement, raconte son fils Troy, son père avait raconté un soir à ses enfants avoir souffert à son retour des combats de ce que l'on nomme aujourd'hui le stress post-traumatique : " Il avait le sentiment que le "système" l'avait corrompu et amené à commettre des actes irréparables. " Publié en 1945, un ouvrage, Anatomy of Peace, d'Emery Reves, qui prônait le " fédéralisme mondial " en des temps où les horreurs de la seconde guerre mondiale commençaient de percer les consciences et que le président Truman disait avoir posé sur sa table de chevet, avait profondément marqué l'aviateur.
" Comme un hackeur " Contrairement à l'idée reçue, assure Troy, " il n'était pas un idéaliste, il avait un idéal, c'est autre chose. Son objectif était pratique : en créant un passeport de "citoyen du monde", il entendait, un peu comme un "hackeur", introduire un virus dans un système assis sur des Etats-nations qui avait amplement failli à ses yeux et ainsi démontrer son absurdité. Il était comme ces héros qui veulent racheter leur faute en tuant le dragon ". Il va donc lancer en 1953 son mouvement pour un " gouvernement des citoyens du monde ", recevant les soutiens de personnalités aussi diverses qu'Albert Camus, André Gide, Albert Einstein ou Eleanor Roosevelt. Au jour de sa mort, le registre des " citoyens du monde ", tenu par ses supporteurs du World Service Autority à Washington, comptait près d'un million d'inscrits.
Sylvain Cypel
27 juillet 1921
Naissance à Bar Harbor (Maine, Etats-Unis)
13 mai 1948
Il renonce à sa citoyenneté américaine
4 septembre 1953
Il fonde le " gouvernement mondial des citoyens du monde "
