L’Axe Moscou-Ankara-Téhéran risque bien d’être de fer…

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Crans Montana Forum, Cercle des Ambassadeurs à Paris, Monaco Ambassadors Club

Il y a de nombreuses années que je dénonce l'inefficacité et le manque de réalisme de multiples décisions internationales prises, de toute évidence en dehors de toute logique à long terme et destinées à satisfaire des éléments bruyants de l'opinion publique puis, aujourd'hui, à calmer la nervosité des réseaux sociaux…

Où est passée cette vision rassurante à laquelle de grands hommes nous ont habitués dans le passé ? La politique étrangère semble malheureusement se réduire, dans de nombreux pays, autrefois d'influence, à la simple gestion quotidienne de l'actualité !

On a le sentiment que certains ministères des affaires étrangères sont devenus de simples ONG peinant à résoudre, au jour le jour, les problèmes qui ne cessent de les submerger. La vision à long terme, propre à une politique crédible et efficace, comme l’inertie structurante devant la soudaineté de l'événement ont totalement disparu…

Il semble que nous sommes maintenant arrivés au bout d'un chemin qui débouche sur de grands périls.

On a sanctionné ces dernières années l'Iran et la Russie de manière lourde et totalement inefficace sur le fond. On a assimilé ces pays à des enfants que l'on pouvait envoyer au coin. Grave erreur. Ce sont des puissances qui peuvent s'avérer redoutables et qui n'attendent que le bon moment !

Depuis 25 ans le Crans Montana Forum a fait la démonstration que le régime des sanctions a un rendement systématiquement négatif et des effets paradoxaux.

Il est une démonstration flagrante de la malheureuse incapacité des diplomaties à résoudre les vrais problèmes qu'elles devaient affronter. Il est un recours illusoire qui débouche toujours sur un désastre.

Et Moscou subit aujourd'hui des sanctions dévastatrices et très préjudiciables à l'Occident lui-même qui en est la première victime indirecte. De surcroît aucune issue réaliste ne peut en être sérieusement attendue.

Après l'affaire de la Crimée, on a voulu réagir pour l'opinion, donner ce qui se révèle n'être qu'un sérieux coup de menton. Mais après ? Il est clair que la Crimée ne reviendra plus à l'Ukraine….Prétendre le contraire, c'est nier une réalité incontournable ou faire preuve d'un incroyable angélisme. D'ailleurs à Bruxelles, dans le secret des Cabinets, on est bien embarrassé ! Comment peut-on sortir de cette situation inextricable sans perdre la face ?

Depuis des années, on a malmené puis stigmatisé et finalement mis la Turquie au ban des "politiquement corrects". La Turquie se sent évaluée, jugée, notée et condamnée par certains qui, de toute évidence auraient tant à faire à la maison !

Erdogan a visiblement souffert durant plus de dix ans. C'est la démonstration de l'échec de diplomaties qui n'ont pas su faire. Il y a d’abord eu les humiliations systématiques et répétées dans le cadre du processus d'adhésion à l'Union européenne. « Cela fait cinquante-trois ans que nous sommes aux portes de l’Europe. L’Union est la seule responsable et coupable. Personne d’autre que la Turquie n’a été traité de cette manière », affirme Erdogan. Il n'a pas entièrement tort. Le processus d'adhésion à l'Union est anachronique et certainement pas adapté au traitement d'un géant atypique et compliqué comme l'est la Turquie. Bruxelles n'a rien fait pour adapter la situation et semble éternellement hésiter. Manque flagrant de leadership. On a systématiquement repoussé sous le tapis les questions brûlantes sans réaliser l’aigreur grandissante qui en est résultée.

On n'a pas imaginé que l'on allait créer entre ces deux pays une solidarité insoupçonnable là où il ne manquait que peu de choses pour l'instaurer ! Et les choses vont désormais échapper à ces stratèges qui n'en sont plus.

Le président turc Erdogan a été reçu en août à Saint-Pétersbourg par le président russe, Vladimir Poutine.

Les deux pays ont en commun des relations de plus en plus froides avec l'Ouest. Cette situation a paradoxalement provoqué un réchauffement extrêmement rapide de leurs propres relations. Alors qu'ils affrontent, au même moment, chacun pour des raisons spécifiques, une crise brutale notamment sur le plan économique, ils doivent trouver les voies permettant de briser l'isolement créé par les tensions diplomatiques. L'Ouest s'est chargé de les rapprocher.

Il y a d'ailleurs un certain temps que les diplomaties turque et russe étaient à l'ouvrage pour tenter de faire oublier l'avion russe abattu à la frontière syrienne. Car bien au-delà de ce malheureux incident il y avait d'abord urgence à jeter les bases d’une alliance stratégique permettant de reprendre l'initiative.

Et quoi de plus naturel, en plus, que de se rapprocher de l'Iran qui depuis des mois travaille à la promotion de son projet de diplomatie triangulaire. Et nous sommes arrivés à cet axe improbable mais bien présent : Moscou-Ankara-Téhéran !

C'est ainsi que le 15 août 2016, des bombardiers russes Tupolev-22 ont décollé pour la première fois de la base militaire d'Hamedan en Iran afin de conduire des frappes en Syrie (annonce officielle du ministère de la Défense à Moscou). L'axe n'a pas attendu pour fonctionner à plein régime.

N'oublions pas aussi, qu'en fond de scène, il y a également l'axe Moscou-Pékin !

Bruxelles et Washington, de toute évidence, n'ont rien vu venir et ne voient toujours rien. Choquant peut-être mais pas surprenant en ces temps où les diplomaties pro actives ont totalement disparu de l'échiquier mondial…

Ces trois pays, désormais amis, sont liés par une certaine souffrance elle-même génératrice de nombreux points communs :

1
Toute l'Histoire récente les a amenés à se défier de l’Occident
2
Moscou est humiliée depuis bien longtemps. La diplomatie moderne, au lieu de partir à la recherche délicate et subtile de solutions d'intérêt commun se résume à des jugements de valeur et des condamnations publiques qui ne font qu'aggraver les problèmes
3
La Turquie est une énorme puissance régionale ! Erdogan est lassé de s’entendre donner des leçons tous azimuts ! Le Turc est doté d'une sensibilité et d'une susceptibilité historiquement exacerbées. Les doctes avis, jugements définitifs et mises au ban sont ressentis comme autant d'atteintes insupportables à la souveraineté d'un pays à très fort nationalisme.
4
L'Iran relève de décennies de sanctions qui n'ont eu pour but que de consolider un pouvoir politique radical, exacerber le sentiment xénophobe des élites au pouvoir et ruiner une économie dont toutes les bases sont potentiellement positives. Depuis la signature de l’accord sur le nucléaire, l'Iran a l'impression que les Américains et les Européens jouent un jeu peu clair et qu'ils n'ont pas l'intention de respecter leurs engagements.

L’émergence d’un axe Moscou-Ankara-Téhéran va donc représenter un changement majeur de l'échiquier géopolitique :

1
Il n'est pas possible que la Turquie ne remette pas en cause certains effets de sa participation à l'OTAN, notamment en ce qui concerne son assistance aux États Unis dans la crise syrienne. On ne voit pas comment la Russie, en position de force n'aurait pas des exigences sur ce plan.
La question est de savoir si, en toute logique, Erdogan pourrait même quitter l'alliance ?
2
L'arme "nucléaire" de la Turquie est désormais la menace de laisser partir ses 3 millions de réfugiés vers l'Europe si les Turcs ne sont pas définitivement dispensés de visa Schengen ! C'est ici que l'avenir européen, dans sa profondeur, peut se jouer. Qui a les atouts en mains ? Que disent nos diplomates ? Y-a-t-il une vision quelque part ?
3
Bachar el-Assad vient certainement de trouver, d'une manière ou d'une autre, un nouvel allié. Sa position en sera confortée d'autant plus que le rétropédalage des États Unis à son égard à brouillé les cartes
4
L'Iran trouve une nouvelle fenêtre sur le monde et va sortir, à son avantage, de son isolement en stabilisant ses positions grâce à des alliés, peut-être de circonstance, mais objectivement présents et d'un poids considérable.

Ce qui est certain c'est que ce nouvel axe inattendu est le pur fruit de l'incohérence et du manque de vision de ceux qui, justement, ont voulu infléchir la politique des trois pays concernés…

Triste résultat !