Les dangers qui menacent l’Union Européenne en ce début de XXIème siècle sont multiples. Parmi eux, principalement, l’affaiblissement du pouvoir et de l’autorité de la Commission et le vide qui se crée, chaque jour un peu plus, dans la gestion des multiples défis conjoncturels que doit affronter une construction européenne encore bien imparfaite.
On vient de découvrir qu'une personne jusque là inconnue, le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, M. Jean Asselborn, avait apostrophé publiquement et violemment le Premier Ministre de la Hongrie, du haut des meurtrières de son château de Vianden : « la Hongrie doit sortir de l’Europe, il s'agit de la seule manière de préserver la cohésion et les valeurs de l'Union européenne ».
Cette intervention très brutale est tout à fait surprenante. Il n'est pas admis qu'un Etat s’exprime de cette manière envers un autre Etat et aille jusqu'à interpeller un chef de gouvernement ami par médias interposés ! Cela au mépris de cette courtoisie internationale, de rigueur en diplomatie, et qui depuis toujours est le garant de la qualité des négociations les plus difficiles. Il s'agit de surcroît et en l'espèce d'un tout petit pays qui a lui-même donné lieu récemment à de sérieuses interrogations dans le domaine fiscal.
Cela suscite plusieurs réflexions:
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il se passe des choses graves en Hongrie qui sont considérées comme contraires à certaines valeurs fondamentales de la construction européenne. Une telle situation est par nature délicate et nécessite une approche relativement subtile. Dès lors que la Hongrie est membre de l’Union, c’est aux autorités Européennes, la Commission et/ou le Parlement d’intervenir ! Si, devant une telle situation, chaque pays décide de s'ériger en censeur, de lancer des fatwas et de sonner bruyamment le tocsin, il n’y a plus d’Europe. C'est au Président de l'Union ou au Président de la Commission de procéder à un rappel à l’ordre s’ils le jugent utile et surtout de reprendre une main qui a été visiblement perdue…
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Il faut aussi que les Européens se mettent d’accord sur les valeurs qu’ils désirent promouvoir et défendre ! J’écrivais ailleurs que l’on rejette ou ostracise actuellement de nombreux réfugiés totalement démunis alors que des Etats membres de l'Union vendent leurs passeports – véritable sésames pour entrer, circuler et s'établir dans l'Union – à des individus qui ont pour seule qualité d'avoir beaucoup d'argent ! Ces faits interpellent très sérieusement si l'on ouvre le chapitre des valeurs et de leur humanité. Alors, on va défendre quelles valeurs ?
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Si les faits reprochés à la Hongrie sont avérés – cela semble être le cas – comment l’Europe a-t-elle pu laisser les choses aller ainsi à la dérive ? C'est la vraie question. Si un pays s'éloigne de l'idéal européen c'est qu'il n'y a ni respect pour les valeurs fondamentales ni crainte de dévier de la ligne ! Cela est synonyme de capitulation pour l'autorité européenne. Le rôle de Bruxelles est de définir et de mettre en œuvre des convergences constructives mais aussi de freiner les dérapages. La question de l’autorité de Bruxelles est une fois de plus posée ainsi que celle de son absence de la scène opérationnelle.
La Hongrie est, quoi qu’il en soit, dans le collimateur d'un ministre Luxembourgeois qui trouve là une opportunité rare de se muer en Héraut d'armes !
Mais passé le buzz qui a procuré à ce ministre un effet d'aubaine, la première page de multiples journaux internationaux, il faut plus sérieusement s’interroger sur la survenance de plus en plus fréquente et l’utilité réelle de l’invective et de l'interpellation violente dans les relations diplomatiques.
Car cette manière de faire provocatrice, a suscité une réaction très violente de Budapest. Entre nous, c'était peut-être le but recherché ? Car cette réaction était à attendre. Elle fut immédiate : «Nous savions que Jean Asselborn était une personne peu sérieuse» a réagi le ministre M. Peter Szijjarto.
La suite est plus inquiétante car on entre - il fallait aussi s'y attendre – dans une escalade aussi inutile que destructrice. On aurait pu en faire l'économie : « C'est un homme frustré et arrogant. Il parle d'exclure la Hongrie de l'UE mais il s'est lui-même exclu du cercle des politiciens sérieux. En bon nihiliste, il travaille de manière infatigable à la destruction de la culture et de la sécurité européennes »
On assiste là, au sein même de l'Union Européenne, qui doit être d'abord un cercle de confiance et d'amitié, à la détérioration de cette relation humaine entre les gouvernements qui est le seul moyen de maintenir la paix, de resserrer les liens, de progresser et de résoudre les questions délicates qui malheureusement se bousculent dans les agendas gouvernementaux.
Le ministre du Luxembourg a mis le feu ! Cela ne servira à rien. Plus une situation diplomatique est sérieuse, plus le langage doit être modéré. Bruxelles doit reprendre la main de toute urgence. Je ne vois pas, enfin, que le Luxembourg puisse déclencher un quelconque processus d'expulsion de la Hongrie à supposer que le gouvernement appuye son ministre.
Dans ses interventions, M. Asselborn, s’exprime ex cathedra, au nom de l'Europe: «exclure la Hongrie est la seule manière de préserver la cohésion et les valeurs de l'Union européenne» ajoutant que l’Union Européenne ne «peut tolérer un tel comportement».
Tout en laissant ce ministre à ses responsabilités, on doit s'interroger sur sa légitimité à s'exprimer ainsi au nom de l’Union Européenne qu’il donne l’impression d’engager alors qu'il n'a aucune autorité pour ce faire.
Il est clair que si la scène était mieux occupée par ceux dont c'est la mission, il n'y aurait pas d'espace pour de telles interventions et les complications regrettables qui vont certainement en résulter.
NB : mes observations n’enlèvent rien au bien-fondé des critiques portées sur la politique du pays concerné ! Le problème c’est la forme et les moyens employés qui sont destructeurs pour l'Europe dans son ensemble. Le problème c'est aussi de choisir des voies dangereuses, déstabilisantes pour la cohésion européenne et qui, en tout état de cause, ne permettront pas de résoudre la difficulté ! Toute vérité, selon la forme, n’est pas toujours bonne à exprimer. En l’espèce la situation tourne spectaculairement à l’avantage de la partie que l’on critique
Lors du premier Forum de Crans Montana en juin 1990 déjà, c’était le Premier Ministre roumain qui avait fait les frais d’attaques inattendues de la diplomatie luxembourgeoise. Il s’en était sorti avec tout l’humour que l’on connaît de Petre Roman terminant son intervention par "dites moi si vous m'envoyez vos chars, Monsieur du Luxembourg car je vais devoir sonner la mobilisation générale à Bucarest !"
