Bucarest, Palais de la République, le 24 avril 1994
L'un des moments les plus extraordinaires que j'ai vécus avec Yasser Arafat est la rencontre que j'ai personnellement organisée pour lui, à sa demande expresse, avec le ministre israélien des Affaires Etrangères Shimon Pères en Avril 1994 à Bucarest dans le cadre d'un Forum de Crans Montana organisé de manière extraordinaire à cette fin. Ce devait être le dernier round de leurs négociations avant la signature des Accords du Caire devant sceller la mise en œuvre du processus de paix (…).
Les chaînes de télévision du monde entier avaient fait le voyage. pendant trois jours, Bucarest fut l'un des lieux où s'écrivait l'histoire du monde.
Le matin de l’ouverture du Forum, en provenance de Moscou se posait sur l'aéroport d'Otopeni le désormais célèbre petit avion de Tunis-Air amenant le Président de l'Autorité Palestinienne. J'étais naturellement à l'Aéroport pour l'accueillir en compagnie d’Adrian Nastase, Président du Parlement.
La sécurité mise en place par les Roumains pour cette rencontre bilatérale était impressionnante. L’aéroport était en état de siège. Des centaines de journalistes avaient été admis dans le salon d'honneur. Dès sa descente d'avion, Arafat se rendit dans cette cage aux fauves. Les questions fusaient en tous sens. Le fidèle Nabil Abourdina assistait le Président Arafat avec brio, discrètement comme toujours, lui soufflant dans l'oreille, de temps en temps, certains mots clé.
Puis il fallut partir car le programme était chargé et, visiblement notre hôte avait besoin de se reposer. Au moment où Arafat quittait le pavillon d’honneur et s’asseyait dans la limousine blindée, une énorme explosion retentit au niveau du moteur ! Une fumée blanche sortit en sifflant du capot. Les gardes du corps se précipitèrent, empoignèrent Arafat et l’emmenèrent, quasiment à l'horizontale, dans le bâtiment de l’aéroport.
En fait, c'était beaucoup d'affolement pour rien.
La voiture était l'une des énormes limousines soviétiques que comptait le garage de Ceaucescu. Faute de mieux, le protocole avait pensé bien faire en l'utilisant et une durite, certainement de l'époque stalinienne, n’avait pas supporté que le moteur tournât si longtemps pour chauffer l'habitacle. Elle avait rendu l’âme avec une brutalité inattendue et provoqué une explosion aussi spectaculaire que dérisoire.
Le protocole roumain avait cependant tout prévu; un deuxième véhicule blindé nous permit de prendre immédiatement la route de Bucarest dans la cacophonie des sirènes hurlantes. A très vive allure nous parvenons au Palais de Cotroceni, survolé en permanence par des hélicoptères. Les gens massés sur le parcours applaudissaient le cortège d’une trentaine de véhicules encadrés de motards et qui s'allongeait sur plus d’un kilomètre. D’imposants 4×4 dont on avait enlevé les portes pour que des militaires puissent se tenir debout sur les marchepieds, masqués et armés de fusils automatiques, ouvraient et fermaient le convoi. A chaque carrefour une ambulance attendait, moteur au ralenti, à côté des services de sécurité. C'est ainsi que l'on parvint au Palais.
Là, souriant et décontracté, Shimon Pères attendait déjà en compagnie de Ion Iliescu. Les séances de travail se poursuivirent nuit et jour durant quarante huit heures, le Président de la Roumanie faisant preuve d'une autorité et d'une sagesse remarquables.
J'organisais ensuite une conférence de presse, à laquelle étaient conviés tous les participants du Forum, pour clore l’événement. Elle dura plusieurs heures. Les Accords du Caire allaient pouvoir être signés.
La Conférence de presse – photo dédicacée par le Président Iliescu
Quelques mois plus tard, en 1995 j’organiserai à Malte le second "Crans Montana Mediterranean Forum". La venue de Yasser Arafat était déterminante pour Malte qui se retrouvait ainsi sur la carte des grands rendez-vous mondiaux. Pour notre organisation aussi qui n’aurait su traiter de sécurité en Méditerranée sans la présence du Président de l’Autorité Palestinienne.
A Malte, le Ministère des Affaires Etrangères est serein. Il y a dans la diplomatie maltaise une certaine nonchalance mêlée d'un éternel fatalisme devant un isolement que rien ne justifie si ce n'est la solitude née de sa position géographique. Malte n'est-elle pas la plaque tournante de la Méditerranée, de son commerce, promise à un avenir que la rencontre Bush-Gorbachev a consacré ? Il est minuit. Arafat doit arriver le lendemain à neuf heures du matin en provenance de Gaza pour passer la journée au Forum et y délivrer une allocution très importante. Je suis dans la chambre de mon hôtel; le téléphone sonne.
Je reconnais Nabil Abourdina, le plus proche collaborateur de Yasser Arafat. Il a l'air embarrassé, ce que l'organisateur d'événements que je suis n'aime guère… « Je vous passe le Président ». C’est un homme, comme souvent épuisé, qui me parle. Avec sa chaleur et son émotion habituelles « Mon ami, je suis dans l’impossibilité de venir…les événements se précipitent et requièrent ma présence ici». Mon programme s’effondre ! Un long silence. Puis soudainement, Arafat se reprend « Je vous ai promis de venir … alors je vais venir mais pour quelques heures, je ne voudrais pas manquer cet événement et vous décevoir. Je sais tout ce que vous avez fait pour moi. Je sais que vous m'attendez »
Neuf heures du matin, l’habituel petit avion de Tunis Air se pose sur l’aéroport de La Valette. Guido de Marco, Ministre des Affaires Etrangères et futur Président de la République, est à mes côtés pour accueillir le Prix Nobel de la Paix. Dès son arrivée, Arafat va prendre ma main dans la sienne à sa descente d'avion et ne la lâchera plus jusqu’à son départ qui aura lieu le soir, même lorsqu'il s'élancera au pas de course dans l'escalier du Centre de Congrès pour rejoindre le Salon VIP au deuxième étage. Son programme sera respecté, y compris les interviews télévisées et les audiences protocolaires. Nous montons dans la voiture blindée au pied de l'avion, une limousine allemande que le Gouvernement vient d’acquérir car, dans quarante-huit heures, le Premier Ministre chinois sera également à Malte pour une visite officielle et malte a mis les petits plats dans les grands. Le cortège s’ébranle pour gagner la résidence du Président de la République qui souhaite recevoir le Président Arafat dès son arrivée.
Une fois de plus la police maltaise va surprendre. Normalement, pour une personnalité d'importance, il faut au moins deux équipages pour ouvrir la route. Le premier loin en avant et toutes sirènes hurlantes, le second plus proche du véhicule. Les Maltais font l’inverse comme d’habitude. Les deux seuls motards chargés d'ouvrir la route restent à deux mètres de la voiture blindée. A une telle vitesse, on a l'impression permanente qu’on va les percuter. On arrive ainsi sur les obstacles au dernier moment sans que les voitures puissent être utilement prévenues du cortège qui surgit !
Alors que nous entrons dans un immense rond-point, un camion de blanchisserie, sûr de sa priorité et qui n'a pas compris ce qui se passe, percute violemment la portière arrière droite de notre voiture, du côté de Yasser Arafat, projetant notre lourd véhicule dans une glissade interminable. Heureusement il n'y a pas d'autre obstacle. J’aperçois une grappe de militaires se précipiter sur le camion stoppé dans son élan. Dans la voiture, le garde du corps donne calmement l’ordre au chauffeur d’accélérer et nous filons alors dans les rues étroites de La Valette, à très vive allure et sans aucune escorte. C'est un miracle que nous ne provoquions pas d'accident. Nous sommes seuls, il n'y a plus d'escorte et nous arrivons enfin chez le Président, franchissant le poste de garde en manquant d’en pulvériser la barrière.
C’était bien sûr un accident. Ce qui me frappa le plus fut l’absence de réaction d’Arafat au moment de l'accident. A ce moment là, Yasser Arafat m'expliquait pourquoi son épouse avait accouché à Paris et non en Palestine, ce qui avait défrayé la chronique… Le choc violent, la glissade, le démarrage en trombe et les secousses du voyage n’altérèrent pas un seul instant son discours qui continua sans la moindre interruption. Il continua de discuter comme si de rien était. L’habitude, sans doute…
Pour le Forum annuel de juin 1996, je retiens l'idée d'Arafat, compte tenu de mes liens avec Shimon Pères, devenu Premier Ministre après l'assassinat de Yitzaak Rabin, de consacrer une part importante des activités à la situation au Moyen-Orient, de recevoir Israël en tant que pays hôte et d'y consacrer nombre de séance à la coopération entre Israël et la Palestine. L'évolution de l'économie d'Israël est en effet un élément déterminant pour la survie des Territoires palestiniens. Je me rends donc à Jérusalem à la fin 1995 pour rencontrer Shimon Peres Premier Ministre. Il me reçoit à son bureau de Chef de Gouvernement. Il se souvient avec beaucoup de plaisir de la rencontre que j'avais organisée à Bucarest l'année précédente. Il voit dans ma proposition une possibilité stratégique de faire le point sur le Processus d'Oslo.
Je profite naturellement de ce déplacement pour rendre visite à Yasser Arafat à Gaza et au Prince Hassan à Amman en Jordanie.
C'est un contraste terrible de passer d'Israël à Gaza. Israël a toutes les apparences d'un pays riche et les attributs d'une nation hautement industrialisée. Mon ami Shimon Shetreet, Ministre des Affaires Religieuses après avoir été le Ministre de l'Economie du Gouvernement Itzaak Rabin, a mis à ma disposition une voiture officielle. J'arrive au check-point sud d'Israël donnant accès à la bande bande de Gaza. Au centre d'une immense esplanade déserte, un mirador, en fait un poste de police abrite des militaires israéliens lourdement armés. Sur le côté gauche, un couloir grillagé voit s'entasser des centaines de pauvres gens qui tentent d'entrer sur le territoire israélien.
D'autres gigantesques miradors dotés de mitrailleuses dominent l’ensemble. Pas un uniforme palestinien à l'horizon. Le chauffeur de ma voiture s'arrête. Il ne peut aller plus loin. Je pars donc à pieds, sous un soleil de plomb vers l'autre partie du check-point, en tenant mon passeport suisse à la main, bien en vue.
Au poste de contrôle, on scrute mes papiers et tous ses tampons. Cela est long, peu sympathique. Je sens que le but de ma visite n'est pas particulièrement apprécié Finalement, je suis autorisé à poursuivre les 300 mètres du terre-plein désert. J’aperçois au loin quelques uniformes palestiniens qui me font un signe amical. Ils n'ont pas le droit d'avancer à ma rencontre.
Une villa se trouve là, le long de la route où je suis accueilli chaleureusement avec une tasse de thé avant de monter en voiture pour partir vers le centre de Gaza. Un véhicule de police nous ouvre la route. En deux cents mètres, je pénètre dans la misère et le dénuement. Les routes, pleines d’ornières, n'ont jamais été vraiment construites. Les bas-côtés laissent découvrir des habitations désolées. Nous sommes déjà dans Gaza, où se presse dans les rues une foule désœuvrée, peu curieuse des gens qui passent. La voiture avance péniblement. Le militaire palestinien me confie : "le Président Arafat nous a interdit les sirènes…Vu les conditions dans lesquelles vit la population, ce serait les insulter !" Arrivés près de la mer, nous passons une chicane militaire et entrons dans la zone protégée d’une villa dans laquelle se trouve la Présidence de l'Autorité Palestinienne. Un bâtiment de trois étages. Les couloirs sont pleins de gens affairés, qui montent et descendent les escaliers, des papiers à la main. Je suis introduit dans un salon dont les fenêtres sont aveugles.
Yasser Arafat entre et m'étreint longuement. Il a parlé au téléphone à Shimon Peres. Il me fait part des difficultés dans lesquelles il se trouve mais me confirme son intention de se rendre à Crans Montana, comme il est y était déjà venu, dans le cadre de mon projet.
Mais dans les semaines qui suivent ma visite, Shimon Pères précipite les élections et les fixe au printemps 1996. Il se trompe. Il va les perdre. Ces élections verront Netanyahou accéder au poste de premier Ministre. Le Likoud revient au pouvoir ce qui n'est pas bon signe pour ce processus d'Oslo déjà en bien mauvais état. Tout cela se passe à la veille de l'ouverture du Forum. Le nouveau Gouvernement israélien est présenté à la Knesset. Mon programme ne tient plus, il s’en trouve complètement bouleversé, puisque Israël et ses relations avec la Palestine sont le thème essentiel du Forum. Je conviens finalement avec Dary Gold, l'un de ses proches collaborateurs, que Netanyahou fera une intervention par satellite et que son Conseiller pour les affaires étrangères, l'ambassadeur Shoval, se rendra à Crans Montana pour présenter la politique du nouveau Gouvernement. Le tout en l'absence de Yasser Arafat qui ne peut plus quitter Gaza.
Au Forum, l'ambassadeur Shoval est un émissaire très attendu et la salle est pleine pour l'écouter. Il intervient alors avec une violence rare, totalement inappropriée. Tous les délégués sont abasourdis par sa déclaration "Jamais Monsieur Netanyahou ne serrera la main d'Arafat (sic)". Les délégués arabes, nombreux, quittent immédiatement la salle. Dès la fin de son intervention je le prends à part "Comment pouvez-vous dire cela ? Yasser Arafat est votre seul interlocuteur légitime. Il a tant de mal à fédérer toutes les tendances qui s'agitent autour de lui. Si vous refusez le contact, vous le désavouez, vous lui enlevez sa légitimité. Vous devenez l'allié du Hamas. Si Arafat n'existe plus vis à vis de vous, vous allez à l'explosion totale !"
Je rapporte immédiatement ces propos à Jean-Pascal Delamuraz, Président de la Confédération suisse, juste avant que celui-ci ne reçoive Shoval en audience dans un salon attenant. L'entretien qui va suivre sera houleux. Je n'entends que des paroles fortes et indistinctes à travers la porte… Shoval s'en va.
Quarante-huit heures après, Dary Gold rencontrera le Président Arafat et les deux leaders finiront par se serrer la main dans les quelques jours qui suivront…
Au moment où j'écris ces lignes, nous avons atteint le pire. Où va la Palestine ? Où va Israël ? Plus aucun principe n’est respecté, les résolutions du Conseil de Sécurité sont ignorées. Les colonisations, subtilement organisées ne permettent plus de dessiner un Etat palestinien viable.
En 1996, avant de nous quitter, Lea Rabin m’a désigné comme le seul héritier spirituel non juif de Itzak Rabin, me donnant pour mission écrite de fonder la « Fondation Itzaak Rabin pour la Paix ». Depuis, j’attends des jours meilleurs pour mettre en oeuvre cette dernière volonté. Quand viendront-ils ?
La lettre officielle de Lea Rabin me mandatant pour créer la Fondation au nom de son mari…
