Jean-Paul Carteron accueille Jerry Rawlings, l’orateur brillant et infatigable du Forum de Crans Montana

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Cercle des Ambassadeurs à Paris, Monaco Ambassadors Club, Jean-Paul Carteron

Edition 2000 du Forum de Crans Montana. Un débat sur «l’intégration de l’Afrique», est organisé en fin de journée que Joseph Deiss, Ministre suisse des Affaires Etrangères, demande à présider. J. Deiss est fribourgeois, il est professeur et cet état marque un comportement social assez distant et réservé. Il est aussi toujours ponctuel ce qui n'est pas étranger à cette charmante histoire.

La vedette de ce débat est le Président du Ghana Jerry Rawlings. Il est réputé pour son talent d'orateur mais aussi sa qualité de visionnaire. La salle est comble en cette fin de journée du samedi.

Le ministre suisse, au cours de la semaine qui a précédé le Forum m'a bien fait comprendre qu'il a un mayen à Haute-Nendaz, c'est à dire à quarante minutes de voiture de Crans-Montana. Il y a invité des amis pour une raclette et il est hors de question qu'il arrive chez lui après huit heures du soir, ce qui signifie un départ de Crans-Montana à 19:15 au plus tard. La séance commençant à 18:00 heures, elle sera donc de 75 minutes, pas une de plus.

En tant que Président de séance, Joseph Deiss va donc avoir pas mal de difficultés à gérer, en un temps si court, ses sept orateurs parmi lesquels, naturellement, Jerry Rawlings mais aussi Hage Geingob Premier Ministre de Namibie, Caetano N’Tchama Premier Ministre de Guinée-Bissau, Bonaya A. Godana Ministre des Affaires étrangères du Kenya, Francis K. Muthaura Secrétaire Exécutif de la Coopération Est-Africaine et Catherine Lalumière ancien Secrétaire Général du Conseil de l'Europe.

En effet, il est habituel au Forum de donner la parole à chaque orateur pour une introduction limitée dans le temps et de garder ensuite une plage suffisante pour permettre les échanges avec la salle. Cela nécessite beaucoup de discipline au niveau des temps de parole. Or, gérer un Chef d'Etat, de surcroit très brillant, deux premiers ministres et d'autres orateurs qui n'ont pas l'intention de céder leur avantage, n'est pas chose facile.

Jerry Rawlings est une personnalité totalement extraordinaire et toujours imprévue. Pilote et lieutenant-colonel de l’armée de l’air, formé au Royaume-Uni, il a pris le pouvoir au début des années 80 lors d’un coup d’Etat à l’issue duquel les tyrans renversés furent liquidés publiquement. Il est devenu depuis une personnalité considérée comme le père de la démocratie moderne africaine. Belle évolution !

La cinquantaine massive mais agile, vêtu d’une tenue ghanéenne traditionnelle, s’exprimant dans un anglais parfait avec une voix de baryton, Jerry Rawlings, en tant que Chef d'Etat, ouvre le débat en engageant, un époustouflant monologue sur le « destin africain ». Il est debout, a détaché le micro de son support, arpente l'estrade de gauche à droite en appuyant son discours de gestes dignes d'un prédicateur américain. La salle est rivée à son discours, les gens se lèvent, applaudissent à tout rompre, commentent… L'atmosphère est extraordinaire La salle est subjuguée.

Le problème, car il faut bien revenir à cette raclette de Haute-Nendaz, c'est que le temps passe. Rawlings ne s'arrête pas, il joue en solitaire en s'étant extrait de la ligne des fauteuils où les orateurs sont assis. Plus personne ne peut rien faire, surtout pas moi, car on ne coupe pas la parole à un Chef d'Etat. L'horloge défile provoquant un stress nerveux au niveau de la présidence du débat…

La salle elle, en redemande et le fait savoir ! Une heure a passé, au lieu des 10 minutes accordées à chacun des intervenants par le président de séance. Et encore ! Quand va-t-il s'arrêter ? Et puis il y a les autres orateurs ! On est partis pour la nuit et c'est ce qui va se passer.

A plusieurs reprises, Joseph Deiss tente d’interrompre avec une courtoisie difficile à exprimer car le Président ghanéen est debout et bouge sans arrêt alors que J. Deiss est assis. Les télévisions africaines sont là. On ne peut pas faire n'importe quoi. Comment attraper sa manche pour lui lancer un signal ? Mobiliser l'attention d'un orateur en transe qui plus est Chef d'Etat, voilà la question.

Une ou deux fois il arrive à saisir un bout de la chemise de Rawlings pour lui faire un signe, le supplier d'écourter. Aucun effet ! Finalement, J. Deiss arrive à poser fermement son bras sur celui du Président et lui fait signe des yeux que ce n'est plus possible… Ah cette raclette entre amis !

A ce moment là, Rawlings s'arrête, semble profondément dérangé, change de ton, se tourne vers J. Deiss, je vois son visage en sueur, ses yeux encore dans la transe qui est la sienne, il s'adresse au Ministre des affaires étrangères suisses, toujours avec sa voix de Pavarotti :

– Dites-moi, Monsieur Deiss, vous êtes bien Ministre ?

J. Deiss décontenancé : Oui Monsieur le Président…

– Eh bien moi je suis Président et vous vous êtes Ministre. Alors je parle et quand j'aurai terminé, je le ferai savoir !

C'était à prévoir. Mais la brutalité du récit ne reflète pas le ressenti de cette scène. En effet, fidèle à son personnage Jerry Rawlings a prononcé ces mots avec un sourire séduisant et ravageur propre à tout faire pardonner !

Le ministre suisse sourit faiblement dans sa désespérance et, faisant un signe à son collaborateur pour qu'il fasse retarder l'allumage du four à raclette, se résigne à passer là une soirée longue mais manifestement passionnante et magnifique !