Jean-Paul Carteron visite Alija Izetbegovic – voyage dans Sarajevo en guerre !

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Cercle des Ambassadeurs à Paris, Monaco Ambassadors Club, Jean-Paul Carteron

J'ai eu la chance de connaître la quasi-totalité des acteurs des accords de Dayton avec lesquels j'ai travaillé longtemps en proximité avec mon grand et regretté ami Richard Holbrooke. L'un d'entre eux est une grande figure de la Bosnie-Herzégovine. Il en fut le Président : Alija Izetbegovic.

Printemps 1995 (les accords seront signés en décembre de la même année). La guerre est toujours un phénomène douloureux et lancinant en Bosnie-Herzégovine. Je réponds à son invitation et décide de rendre visite au Président Izetbegovic à Sarajevo pour parler de la situation et, plus précisément de sa venue au Forum que j'organise à Malte à l’automne suivant. Le programme comprend naturellement un panel dédié à la sécurité dans les Balkans ! Il doit absolument en être.

A ce moment là, aucune ligne aérienne ne dessert Sarajevo. Les compagnies privées refusent de s’y poser car leurs compagnies d’assurance ne les couvrent pas. Il ne reste qu’une solution : prendre un avion des Nations Unies à Zagreb, en Croatie. J’obtiens l’autorisation du Secrétaire Général des Nations-Unies et arrive, dans ce but, un soir à Zagreb. Il fait froid et humide. Les hôtels de la capitale croate ne sont pas encore ce qu'ils sont aujourd'hui. Je dîne avec le Premier Ministre qui me dresse un tableau inquiétant de la situation. La Croatie peine à se démarquer de la guerre, contrairement à la Slovénie qui a su se préserver avec une habileté rare. Au point d'ailleurs d’atteindre un niveau économique qui la mettra dans le peloton de tête pour l’adhésion à l’Union Européenne.

L’ambassadeur de Bosnie est très concerné par ma visite. Il me prend à l’hôtel le lendemain matin et nous nous dirigeons vers l’aéroport de Zagreb. Je me rends au terminal des Nations- Unies, une véritable forteresse.

Je pénètre dans le périmètre de sécurité après avoir été contrôlé par la police croate, puis je suis présenté à un officier tunisien en tenue de combat qui épluche mes papiers. Je me dirige ensuite vers un guichet où officie un Suédois. Mon sac est pris en charge par des militaires indiens. J’arrive enfin au contrôle des rayons X où opèrent deux gendarmes français ! C'est vraiment les Nations Unies. Je suis finalement admis dans une salle d’attente où se tiennent des militaires en treillis qui fument cigarette sur cigarette. Il faut maintenant attendre l’avion.

Soudain les gendarmes français reviennent brutalement vers moi :

– « Où sont votre casque et votre gilet pare-balles ? Vous ne pouvez pas embarquer si vous n’en avez pas, c’est le règlement ! »

Méchante surprise. Je suis là tout seul, l’ambassadeur bosniaque est parti. Comment trouver ce matériel ? Ma modeste carte officielle et colorée de Conseiller du Commerce Extérieur que je présente en plein désespoir va se révéler magique. Ne jamais désespérer. Les gendarmes font alors tout leur possible. Tandis que les hélices du gros porteur militaire aux couleurs des Nations Unies tournent déjà, ils arrivent avec un casque et un  gilet pare-balles qui pèse bien ses vingt kilos.

Dans cet énorme avion, je suis assis, seul civil, avec des militaires de part et d’autre sur des sièges en toile. Au milieu de la carlingue très bruyante, d’énormes containers de matériel occupent toute la place. Le vol se fait au ras du sol, en suivant les reliefs montagneux. Nous nous posons finalement sur l’aéroport de Sarajevo transformé en base militaire. La voiture qui m’attend est un blindé blanc, conduit par des Suédois silencieux. Dès que la porte est verrouillée ils démarrent en trombe et nous traversons Sarajevo à une vitesse incroyable, pour des raisons de sécurité me dira-t-on plus tard. Plus on va vite, moins on est une cible

Arrivé au pied du Palais présidentiel, j'entre dans cette grande bâtisse triste et mal éclairée. Il faut monter à l'étage. Les gardes que je rencontre me dévisagent tout aussi tristement. Il faut dire que je pourrais me présenter au casting de la Grande Vadrouille. Mon casque est trop petit donc surmonte ma tête de manière un peu ridicule. Quant au lourd gilet, je n'en parle même pas. Je monte au premier. Je suis introduit dans un salon sans lumière ni chauffage. Des canapés défoncés font office de sièges. Derrière une grande tenture, la fenêtre a été arrachée. Un trou béant a été bouché par un voile de plastique qui protège mal du vent glacé tout en claquant régulièrement.

Le Président entre, vêtu d’un manteau et d’une grosse écharpe. Il porte d'énormes pantoufles que les français appellent des Charentaises. Visiblement il n'est pas réchauffé. Dans la pénombre, nous parlons longuement à mi-voix comme il le fait d’habitude en approchant son visage du mien. Ses yeux sont rayonnants, pleins d’espoir et de résolution. Il est manifestement content de ma visite. Il me demande, ce qui me semble d'abord étrange, de lui parler du fédéralisme suisse. Pour lui, c’est l’exemple de ce qu’il faut faire en Bosnie. Il a finalement raison. Il m’informe alors des pourparlers en cours et de cette situation qui, quel que soit l’angle sous lequel on se place, semble inextricable. Il se confie avec émotion, me parle de ses espoirs et de ses déceptions humaines, de ce rôle qu'il pense le dépasser, de tous ces malheurs… Des mots que je n'ai pas le droit de répéter tellement ils me sont livrés dans le secret et l'amitié. Ils sont destinés à disparaitre comme pour magnifier l'honneur de la confidence. Un moment émouvant !

Quelques heures passent. Il se ressaisit.

– Vous devez avoir faim ?

Il a organisé pour moi un déjeuner dans un bistro du vieux Sarajevo, en montant juste après le pont à gauche, le long de la rivière (les initiés reconnaitront l'endroit). Il a tout d'abord quelques détails à régler. Alors il me suggère de visiter la ville avant que nous ne nous retrouvions pour le repas.

 

Cercle des Ambassadeurs à Paris, Monaco Ambassadors Club, Jean-Paul Carteron

Je repars donc dans le blindé avec un Officier auquel il a donné quelques instructions. Le blindé s'arrête sur une place où se trouve une magnifique mosquée. Je descends pour la regarder, prends mon temps puis m'arrête un moment pour contempler cette belle ville enserrée de si hautes montagnes.

– « Marchez, monsieur ! » m’ordonne l’officier qui est à mes côtés !

Là je trouve qu'il en fait un peu trop. Nous sommes pressés mais je vais quand même prendre quelques minutes pour contempler ce monument.

– « Marchez, monsieur ! » m’ordonne de nouveau l’officier !

J'ai l'intention de lui dire quelques mots sentis lorsqu'il comprend, vient vers moi et m'explique en souriant

 - « Dès que vous vous arrêtez, vous devenez une cible pour les snipers qui sont dans la montagne et qui aiment bien viser à l’aisselle, là où le gilet est ouvert !»

Je comprends de manière instantanée et réagis de même. Je suis courageux mais pas téméraire. Je n'ai pas l'intention de mourir à Sarajevo. Je me précipite et m'engouffre sans discuter dans le blindé en heurtant le cadre de la porte avec mon casque. J'ai tout de même une certaine peur rétrospective. Nous filons au restaurant.

En fin d’après-midi je suis pris en charge par Mohamed Sacirbey qui après avoir été le Ministre des affaires Etrangères de la Bosnie deviendra ambassadeur à New-York. Il m’emmène dans un restaurant en sous-sol où, malgré la situation ou plutôt du fait de la situation, la jeunesse de Sarajevo s’amuse comme à Saint-Germain-des-Prés. C’est toujours ainsi : quand il y a la guerre, le besoin de se défouler est de plus en plus fort. Les gens boivent, dansent, chantent. Il faut essayer d’oublier.

Mais je dois aussi passer la nuit sur place car le prochain avion des Nations Unies ne repart que le lendemain…

 

Cercle des Ambassadeurs à Paris, Monaco Ambassadors Club, Jean-Paul Carteron

M. Sacirbey me conduit à l’hôtel Holiday Inn. J'ai mis des années à réaliser pourquoi je sentais de si mauvaises ondes dans ce bâtiment. Il a été de fait le quartier général de Karadcic. Il vaut mieux ne pas imaginer ce qui a pu se passer entre ces murs. Pour l'instant je ne le sais pas et ça vaut mieux.

Le hall est une vraie cathédrale de silence, tristesse, froideur et de nuit. Un pseudo réceptionniste triture derrière un méchant comptoir une vieille radio qui crache plus qu'elle ne diffuse quoi que ce soit. Ce n'est pas rassurant, Je vais dormir là… Des ombres curieuses se promènent silencieusement dans l’entrée. Des jeunes gens, armés jusqu’aux dents sont au bar et parlent fort.

Après bien des hésitations, on m'attribue « ma » chambre. Deux étages à pieds, ne parlons pas d'ascenseur ni d'électricité. La fenêtre a tout simplement été emportée par un obus. Il fait froid à mourir et je n'aime pas ça. M. Sacirbey envoie son chauffeur trouver un chauffage de fortune au ministère. Je vais tenter de dormir dans cet univers étrange et inhospitalier. A deux heures de Paris !

Le lendemain matin, départ en trombe vers l’aéroport. Je n'exige pas de petit-déjeuner ! Vite partir, c'est ce qui peut m'arriver de mieux après cette nuit horrible et ma toilette dans une salle de bain sans fenêtre ni lumière ni eau chaude !

A l'aéroport, je découvre avec stupeur que le tout puissant Représentant des Nations Unies (il y a un livre à écrire sur ces proconsuls) a annulé tous les vols vers Zagreb. Je me sens mal parti.

J’aperçois des militaires français et me présente à un lieutenant qui me rassure :

– « Vous partirez, j’en fais mon affaire. Asseyez-vous là et attendez ! »

Je deviens très sage de peur que tout cela ne tourne au vinaigre. Après quelques heures il revient.

– « J’ai un avion pour Split mais vous devrez voyager avec le cercueil d’un Casque Bleu. Désolé. A votre arrivée à Split, vous monterez au premier étage de l’aéroport. Vous trouverez un bureau où vous pourrez acheter un billet pour Zagreb ».

Il m’offre enfin un vrai café et nous partons, toujours en rase-mottes pour Split, ville historique de la Croatie, mon compagnon de voyage décédé que je ne connais pas et moi.

L’aéroport de Split est une véritable fourmilière ! Des centaines de militaires de toutes les nationalités se croisent et s'agitent dans tous les sens. C'est la plaque tournante de l'engagement en Bosnie. Impossible d’accéder au premier étage. On ne peut même pas monter l'escalier ! Aucun tableau d’affichage ni annonces… Que faire ?

Au moment d’entrer dans une cabine téléphonique d’où je voudrais prévenir Genève, je heurte une jeune femme accroupie par terre avec son ordinateur, en train d’envoyer des messages électroniques par téléphone. C’est ma chance. Il s’agit de Mabel Smith, la collaboratrice de George Soros, animatrice de sa Fondation « Peace in the Balkans » et dont on parlera beaucoup plus tard notamment lors de son mariage princier. Mais c'est une autre question et qui ne me concerne pas.

– « Je m’occupe de toi Jean-Paul ! Nous n’avons pas besoin de billet. Ici, c’est premier arrivé, premier servi…»

Nous traversons l’aéroport, passons un contrôle grâce au large sourire ensoleillé de Mabel et nous précipitons en courant vers un avion prêt à partir pour Zagreb et dont la porte est ouverte. Nous nous y installons et attachons les ceintures. Nous sommes suivis par une foule de gens qui se bousculent dans tous les sens, prennent place et, pour ceux qui n’en trouvent pas, ressortent l’air dépité de l’avion.

C’est ainsi que je regagnerai Zagreb pour y prendre une correspondance Lufthansa et enfin rentrer au bercail.