Au mois de février 1998, le Conseiller Fédéral Flavio Cotti m'invite au Palais fédéral à Berne. Flavio Cotti est l'un des sept ministres de la Confédération, en charge des affaires étrangères.
Flavio Cotti, un habitué du Forum de Crans Montana
Flamboyant, il parle de la manière la plus parfaite les quatre langues nationales suisses ! Il est brillant ce qui détonne dans notre système traditionnellement "médiocratique". Attention ! ne vous méprenez pas sur le mot : la médiocratie fait historiquement partie du succès de la Confédération qui, depuis plus de 7 siècles, affiche une réussite globale politique et économique insolente en conjuguant cet apparent marasme à des êtres rares mais exceptionnels auxquels le système permet d'émerger de temps à autre – je parlerai bientôt d'un Valaisan dont Berne ne se remet toujours pas du départ à la retraite !
C'est pour cela que, souvent, Flavio Cotti dérange. Il est vif, réactif et devient de ce fait souvent brutal. Il en a conscience, au fond de lui-même. Je le sais. C'est un homme particulièrement bon qui cache derrière cette vivacité agressive une grande sensibilité. Mais ses pulsions devant ce monde qu'il essaye de saisir et voudrait changer, bouleverser et rendre parfait, tout de suite, donnent parfois à ses mouvements d'humeur des effets douloureux pour son entourage…
On le verra d'ailleurs au sujet d'un ambassadeur qu'il eut à sanctionner parce qu'il avait fait de sonores galipettes avec une belle jeune fille de trente ans sa cadette que l'on découvrit être la maîtresse du chef des services secrets du pays où il était accrédité… Cela fait vraiment désordre ! Mais cette jeune femme, fort intéressée compte tenu de son second métier, l'avait porté au septième ciel ce qu'il découvrait pour la première fois à 50 ans ! Dès lors, ce malheureux (pourtant brillant diplomate) fort d'une virilité révélée dans une extase qu'il découvrait avec une passion débordante, était devenu suprêmement arrogant et traitait tout le monde avec le plus grand dédain.
Lorsque son ministre, Flavio Cotti, si attaché à l'image et à la forme, lui demanda par télégramme de s'expliquer immédiatement sur le scandale dont la presse s'était emparée, il l'envoya tout simplement sur les roses arguant de sa vie privée ! Erreur lorsqu'il s'agit de son ministre mais catastrophe nucléaire lorsqu'il s'agit de Flavio Cotti !
Celui-ci releva alors sur le champs l'ambassadeur de ses fonctions et le fit reléguer au troisième sous-sol du département des affaires étrangères à Berne, cantonné à rédiger des notes de synthèse que personne ne lut jamais. Il fallait bien naturellement le sanctionner pour ce comportement et surtout la réaction stupide qui s'en était suivie qui dénotait une perte totale de contrôle de soi et de sens de la réalité. Il avait porté un tort considérable à l'image même de la diplomatie suisse et avait enfreint la règle absolue de l'obéissance pour un diplomate.
Quelques années plus tard, alors que j'accompagnais le ministre en hélicoptère sur les Alpes enneigées – nous allions déjeuner chez le Prince Hans Adam II du Liechtenstein – , sachant que je connaissais cet ambassadeur, il se tourna soudain vers moi pour me dire "M. Carteron, celui-là je pense que je l'ai puni trop longtemps…il faut que je fasse quelque chose…" Et, en un instant, il ressuscita une carrière qui ne pouvait être désormais que très discrète mais qui permettrait à cet Ambassadeur de mieux nourrir sa famille et de parvenir à la retraite dans des conditions plus acceptables.
Schloss Vaduz
A ce moment-là je réalisais que, peut-être, il suffisait de le connaître, savoir lui parler, mieux le sentir et adhérer à ses valeurs – toutes éminemment respectables – pour faire vibrer la corde sensible enfouie derrière les apparences brutales du leader politique et du perfectionniste et tirer de cet être apparemment inabordable un profit humain considérable.
En ce matin de février 1998, Flavio Cotti qui s'achemine vers la fin de ses mandats fédéraux me dit sur un ton très amical "je veux faire quelque chose pour le Forum de Crans Montana – vous êtes trop Europe de l'Est – avez-vous pensé à l'Afrique ? C'est là que les choses se passeront demain !"
Et c'est alors qu'il m'annonce son intention de réunir Chefs d'Etat et de Gouvernement de toute l'Afrique dans le cadre d'une Conférence présidée par la Suisse et ce, dans le cadre même du Forum de Crans Montana lors de sa session annuelle dans le Valais.
Je réalise alors le caractère exceptionnel de cette proposition et l'honneur insigne fait au Forum et à son Président ! En effet, il n'existe pas d'exemple dans l'Histoire diplomatique qu'un gouvernement aussi prestigieux que la Suisse s'associe à une Organisation privée pour réunir des Chefs d'Etat à l'occasion d'une Conférence officielle.
Pourtant 20 ans plus tard, c'est SM le Roi Mohammed VI du Maroc qui me demandera une nouvelle fois la même chose pour réunir les 12 pays du Pacifique dans une magnifique Conférence internationale au siège du Ministère des Affaires Etrangères à Rabat. Encore un honneur exceptionnel.
Conférence des Etats du Pacifique à Rabat en 2015 – le Crans Montana Forum dispose de son pupitre à droite, au centre des délégations diplomatiques de la région Pacifique
Flavio Cotti tenait beaucoup à ce projet africain qui se révélera à la base de la vocation nouvelle du Forum. Aujourd'hui, en 2017, nous sommes l'Organisation la plus connue et surtout la plus respectée dans ses actions sur le Continent africain. Au cours de ce Forum il lancera d'ailleurs la célèbre "Déclaration de Crans Montana" qui sera le cadre de la coopération future de la Confédération suisse avec l'Afrique.
De très nombreux Chefs d'Etat et Premiers ministres d'Afrique répondront à cette invitation. Cela tenait d'ailleurs à la personnalité extraordinaire de Flavio Cotti, brillant et respecté sur la scène internationale. Un certain Alassane Ouattara, représentant du FMI, participera comme Expert à cette rencontre.
Une autre année, un autre Président de la Confédération, le malheureux Adolf Ogi – qui sera littéralement repoussé du Comité Olympique lorsqu'il s'y présentera après avoir massacré la candidature de Sion aux Jeux par un discours de Séoul qui fit pleurer… – tentera le même exercice dans le cadre du Forum pour copier le succès de Flavio Cotti. Il invitera tous les ministres des Transports de l'Union Européenne à se réunir avec lui. Il envoya à chacun une lettre manuscrite, promettant parties de golf et voyages en hélico ! Aucun ne vint ! Sauf l'Autrichien… Grâce au ciel – pour lui – le Forum aligna plus de 15 autres ministres des Transports qui avaient répondu à notre propre invitation et l'honneur du ministre fut sauf. La photo diffusée à la presse montra une belle réunion et personne ne vit rien !
Adolf Ogi resplendissant en tenue de gala
Juin 1998, à la veille de l'ouverture du Forum, le collaborateur personnel de Flavio Cotti me demande de venir rencontrer le Conseiller Fédéral le lendemain matin à Berne à 7 heures ! Onde de choc ! Ca signifie que je dois me lever avant 5 heures pour arriver à temps au Palais fédéral…mais c'est habituel à Berne. Les ministres vous convoquent à l'aube.
Le Palais Fédéral à Berne
Jean-Pascal Delamuraz, l'un des pères du Forum de Crans Montana, avait d'ailleurs l'habitude de dire de notre pays : "Les Suisses se lèvent tôt mais…ils se réveillent tard !"
Lorsque j'arrive dans son bureau, Flavio Cotti est nerveux. "Monsieur Carteron, regardez cette pile de photocopies sur ma table basse… C'est un rapport que je viens d'obtenir confidentiellement des Nations Unies sur la commission de divers crimes contre l'humanité au Congo… Le nom du Président Laurent Désiré Kabila est mentionné à plusieurs reprises dans un contexte qui ne me plait pas… Vous savez qu'il a une lettre d'invitation signée de moi dans sa poche…je ne veux pas le voir…la Suisse ne peut se permettre une compromission quelconque (en ce il a parfaitement raison)… Ecoutez-moi bien : je ne veux ni le croiser, ni lui serrer la main, ni être pris en photo avec lui…rien ! "
Le Président Laurent Désiré Kabila
– Et vous comptez sur moi pour régler le problème alors que son avion est annoncé sur l'aéroport de Sion pour demain matin Monsieur le Président ?
– Exactement Monsieur Carteron (il avait toujours une manière lointaine, aristocratique, mêlée de sonorité italienne mais que j'aimais bien de vous appeler "Monsieur")
– Vous pouvez compter sur moi répondis-je tout en quittant désemparé le Palais fédéral, réalisant la prouesse qui m'était demandée. Ecarter le Monsieur dans créer ni incident ni problème d'aucune sorte.
Que voulez-vous d'ailleurs que je fisse d'autre ?
J'organisais alors en urgence la parade avec la complicité de mes amis du Valais que je mobilisais pour l'occasion.
Vendredi matin, le tarmac de l'aéroport de Sion est illuminé d'un soleil que seul le Valais peut offrir dans cet écrin merveilleux des Alpes. Les montagnes qui nous entourent sont resplendissantes de beauté et de majesté. Le vol spécial de la République Démocratique du Congo se pose et le Président Kabila en sort rondouillard, élégant et souriant comme s'il débarquait à Hollywood…
Une vue de l'aéroport de Sion
Un membre du Gouvernement du Valais est à mes côtés pour l'accueillir. Accueil chaleureux. On se dirige vers le hall de l'aérogare où un vin d'honneur est servi. Les valaisans sont les rois de la dégustation et de la viande séchée. On goûte plusieurs grands crus locaux, on compare, on en reprend, on ouvre de nouvelles bouteilles, on commente et l'ambiance déjà détendue devient franchement cordiale.
Au bout d'une heure et demie le Président Kabila se tourne vers moi " Alors, on monte au Forum ?" Il faut dire qu'il était venu pour cela.
C'est à ce moment-là que le Conseiller d'Etat qui faisait partie du complot me coupe la parole " Monsieur le Président, vous ne pouvez pas nous faire ça. Avant de monter vous devez visiter la cave de l'Etat au Grand Brûlé, c'est un endroit unique !" En effet l'Etat du Valais a ses propres vignobles et sa propre cave dont il est très fier.
Le Grand Brûlé, cave de l'Etat du Valais, près de Sion
Et je regarde partir le magnifique cortège officiel, drapeau au vent alors que je remonte à Crans Montana.
Tout ce que je peux pudiquement dire pour conclure, selon le rapport de la Police Cantonale, c'est que le Président Kabila est ressorti de cette magnifique cave vers 18:30, qu'il n'est jamais venu jusqu'à Crans-Montana donc au Forum et qu'il a repris l'avion pour son pays sans avoir eu l'occasion de se joindre aux autres chefs d'état…
Je n'en entendis plus parler. Le Président Cotti aussi ne m'en parla plus jamais.
