Juin 1990 – Premier Forum de Crans Montana de l'Histoire. Le soleil illumine le Haut-Plateau de Crans-Montana. Le climat est d'une douceur exceptionnelle. Les Participants du Forum découvrent un endroit paradisiaque. Déjeuner sur l'herbe dans ces conditions est un privilège. Le Directeur Général de l'Hôtel, M. Bonvin sera, avec Alain Morard par la suite, le dernier hôtelier digne de ce nom à officier en cet endroit unique. Il veille à chaque détail et, lorsqu'il a deux minutes de répit, va tourner doucement la manivelle d'un vieil orgue de barbarie diffusant des mélodies uniques qui se conjuguent au chant des oiseaux.
Ces moments seront très importants pour le futur de mon Organisation. Il s'agit d'un vrai baptême dans la beauté, la sérénité et l'amitié. L'ambiance entre les participants est excellente. Certains prendront au cours de ce déjeuner des coups de soleil mémorables mais ils reviendront avec des photos et des souvenirs impérissables.
Cette pelouse était le plus bel endroit de Crans Montana. elle n'a malheureusement pas résisté à la venue des spéculateurs sans foi ni loi. Il faut construire. Construire n'importe quoi. Tout détruire de ce qui a fait le charme de cet endroit. Et cela n'est pas propre à Crans.
Prenons Zermatt. Lorsque vous remontiez la grande artère qui conduit aux téléphériques, la Banhofstrasse, il y avait sur la droite une brasserie dénommés Seiler Haus. Une magnifique terrasse jouxtait une immense pelouse. Au fond, les enfants jouaient à la balançoire alors que les parents buvaient tranquillement le thé dans de confortables fauteuils en écoutant un orchestre, souvent décadent, comme sur la place St-Marc à Venise. En remontant cette rue, on entendait de loin cette agréable musique qui appelait à la sérénité et au calme, à l'ombre de ce Dieu qu'est le Cervin dans sa majesté. Le Seiler Haus, créé par des hôteliers qui eux, avaient une vision et un sens de leur village, n'existe plus. Il a fallu faire de l'argent, sabrer un héritage pluri-générationnel, peut-être même combler des pertes dues à une mauvaise gestion. On a purement et simplement détruit cette belle pelouse, lieu mythique de la station, et construit je ne sais quoi sans forme ni beauté. Mais au moins on vend des souvenirs…faits à Hong Kong. On fait de l'argent et les japonais qui passent par grappes imposantes ne ressentent ni ne ressentiront jamais rien.
A Crans-Montana, le même danger guette. A la différence que Crans-Montana n'est pas une municipalité. C'est la juxtaposition de six communes qui gèrent ensemble ce patrimoine commun qui n'appartient à personne et que certaines rivalités politiques paralysent bien souvent. Crans-Montana est née de génération littéralement spontanée. La station a forcé la main à ses propriétaires et on ne s'est jamais vraiment remis de cette naissance non désirée.
Il n'en reste pas moins que Crans-Montana existe dans sa beauté et sa réalité et que le Forum de Crans Montana lui est attaché, très attaché !
Dans les jours qui avaient suivi l'élimination des tyrans, je me posais à Bucarest dans l'un des premiers avions amenant des responsables occidentaux, principalement français, venus encourager le processus démocratique qui s'amorçait. C'est ainsi que je fis la connaissance de Ion Iliescu, leader incontesté du mouvement et de celui qui deviendra son Premier Ministre en juin 1990, Petre Roman.
Petre Roman est un être extraordinaire. En 1989, c'était la star de CNN qui aimait cultiver son regard et son sourire ravageurs. Il aurait pu tourner dans un film hollywoodien. Il est l'un des hommes les plus brillants que j'aie rencontré, capable de tenir plusieurs heures une conférence de presse en répondant alternativement en roumain, français, italien, espagnol, anglais ou russe !
Il est venu souvent au Forum au cours des années et à chaque fois que je le positionnais à 14:30 pour une intervention publique, le programme "dames" prévu pour l'après-midi faisait faillite ! Toutes les femmes tenaient à venir le voir et l'entendre ! La coqueluche.
Il a malheureusement disparu de la scène politique roumaine et ce, depuis plusieurs années et on peut le regretter. Mais encore faut-il dire qu'en politique on n'est jamais "fini" et que tout demeure possible tant qu'on est jeune (ce qui est le cas puisque nous sommes nés pratiquement le même jour)
Juin 1990 donc – le fringuant, séduisant et rayonnant Premier Ministre de la Roumanie tout frais émoulu, investi dans ses fonctions depuis une semaine (il avait fallu faire des élections pour nommer un Gouvernement) débarque à Crans Montana. C'est le soleil d'Austerlitz ! L'événement majeur et cela le restera durant les quatre jours.
Alors que nous déjeunons comme je le disais au centre même de la carte postale, Jean François-Poncet, ancien Ministre des Affaires Etrangères Sénateur et Président de la Commission des Affaires Economiques du Sénat français est assis entre Petre Roman et moi. Comme à son habitude il arbore des bretelles éclatantes qu'il aime à faire claquer régulièrement sur son auguste poitrail pour ponctuer les propos qu’il veut souligner. Il se livre vis à vis du jeune Premier Ministre à une leçon de choses impressionnante. Il est vrai que c'est un grand seigneur de la politique, plein d'expérience.
Une jeune femme, tout nouvellement journaliste, à qui j'avais fait la faveur de l'asseoir aux côtés de Petre Roman dans sa voiture entre Genève et le Valais pour réaliser sa première grande interview politique, s'approche de la table et nous fait part d'une idée fort brillante. Et si on profitait de la présence du premier Premier Ministre de la Roumanie en Suisse pour établir un contact avec le Roi Michel de Roumanie qui se morfond depuis des années à Versoix à la suite de son abdication et de son départ forcé de Roumanie. Ce serait un acte positif pour la réconciliation nationale !
C'est à cette table que tout s'est passé…
– Pourquoi pas ? commente, très ouvert, le Premier Ministre roumain encouragé du regard par François-Poncet.
Claude Haegi, Président du Gouvernement de Genève, qui est aussi à ma table s'enhardit et se dit prêt à apporter le soutien des autorités genevoises ce qu'appuie immédiatement un autre Ministre de Genève également présent, Jean-Philippe Maître. Les Genevois proposent la mise à disposition d’un hélicoptère afin de transporter le Roi à Crans s'il désire faire le voyage cet après-midi là. Il ne me reste plus qu'à établir le contact !
J'appelle la maison du Roi au téléphone. je l'obtiens directement car c'est lui qui décroche. Il me parle avec difficulté sur fond de commentaires sonores en roumain qui couvrent sa voix. C’est bien sûr, je l'ai compris, son épouse, juste à ses côtés, qui n'entend pas jouer les seconds rôles, commente la situation , pose des questions, dit au Roi ce qu'il doit dire. Finalement, n'en pouvant visiblement plus, la Reine s’empare du téléphone :
- Qui êtes-vous pour demander ainsi le Roi ?
Le ton est sublimement autoritaire. En un instant, je fais ma contre-révolution. 1989 est balayé. Je me retrouve, moi humble roturier, au bord d'un fossé, toisé et tancé par toute la monarchie que je sens brutalement liguée contre moi…
Je décline mon nom, ma qualité et ajoute que le Premier Ministre de la Roumanie est à mes côtés. Nous sommes à quelques minutes de Versoix. Il souhaiterait rencontrer le Roi et profiter de son voyage en Suisse pour poser un acte d'ouverture et d'amitié à son égard.
– Où proposez-vous que cette rencontre ait lieu ? » questionne de manière toujours autoritaire la Reine.
Petre Roman qui est à mes côtés et entend cette voix stridente, me fait signe qu'il est prêt à se rendre à Versoix. Si cela est nécessaire.
– Hors de question !
tranche en off Jean-François Poncet, en faisant violemment claquer ses bretelles.
– Vous êtes le Premier Ministre de la Roumanie démocratique. Vous incarnez la légitimité nationale. Vous ne pouvez vous déplacer à son domicile. Souvenez vous que le Roi a abdiqué. Si vous y tenez, rencontrez-le en terrain neutre à mi-chemin. Mais certainement pas chez lui.
Je confirme à mon interlocutrice et en des termes plus choisis ces informations. La reine est nerveuse. Elle n'écoute plus. Elle parle en roumain autour d'elle alors que le Roi semble sorti de l'échange. Elle tient alors des propos qui vont me dérouter.
– Monsieur, j'ai réfléchi pendant que vous consultiez. Notre décision est prise: la rencontre aura lieu chez nous, nulle part ailleurs, et le Premier Ministre, après avoir franchi la grille du jardin mais avant d'entrer dans la maison, signera une déclaration que nous aurons préparée à son intention. Alors il sera reçu par Sa Majesté. Au fait, Monsieur, lorsque Monsieur Roman parle de mon mari, dit-il "Sa Majesté" ou "le Roi" ? »
Je comprends alors et avec tristesse que tout espoir est vain.
Que de temps sera ainsi perdu avant que le Président Iliescu, dans un geste généreux, ne reçoive finalement la famille royale de retour dans son pays pour lui restituer nationalité et propriétés.
Ils auraient pu y revenir dix ans plus tôt grâce à Crans Montana !

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