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LA CONFEDERATION SUISSE
LA CONSTRUCTION DE NOTRE CONFEDERATION NE DOIT JAMAIS CESSER
MULTILINGUISME ET SERVICE MILITAIRE EN SONT LES DEUX PILIERS
Une contribution de l’Amb. Jean-Paul Carteron
Président-Fondateur Forum de Crans Montana
Apport documentaire de AI
La Suisse constitue une réussite politique unique au monde. Elle ne repose ni sur l’unité d’une langue, ni sur l’homogénéité d’une culture, ni même sur une communauté d’origine. Elle est née de la volonté de populations différentes de vivre ensemble, de défendre des institutions communes et de bâtir leur avenir dans le respect de leurs particularités.
Cette diversité n’est pas un accident de l’histoire. Elle est au cœur même du projet confédéral. La Suisse est simultanément germanophone, francophone, italophone et romanche. Elle appartient à plusieurs espaces culturels européens, tout en ayant progressivement forgé une identité propre, supérieure aux appartenances linguistiques particulières.
Un Suisse alémanique ne se considère pas comme allemand. Un Suisse romand ne se considère pas comme français. Un Tessinois ne se considère pas comme italien. Quant aux populations romanches, elles incarnent l’une des composantes les plus anciennes et les plus précieuses de notre patrimoine national. Tous se reconnaissent d’abord dans une communauté de destin : la Confédération suisse.
Cette réalité remarquable ne peut toutefois jamais être considérée comme définitivement acquise. La cohésion nationale est une œuvre permanente. Elle doit être entretenue, renouvelée et transmise à chaque génération.
Or deux instruments ont joué, et peuvent encore jouer, un rôle irremplaçable dans cette mission : le multilinguisme et le service militaire.
LES LANGUES NATIONALES
NE SONT PAS SEULEMENT DES MOYENS DE COMMUNICATION
On présente trop souvent l’apprentissage des langues sous un angle exclusivement pratique. Il faudrait apprendre l’anglais pour travailler dans un environnement international, l’allemand pour accéder à certains emplois, le français pour évoluer dans la diplomatie ou l’italien pour faciliter les échanges avec notre voisin du Sud.
Cette vision est trop étroite. Une langue n’est pas seulement un outil professionnel. Elle porte une histoire, une sensibilité, une mémoire collective et une manière particulière d’appréhender le monde.
Apprendre une autre langue nationale, c’est découvrir une autre partie de son propre pays. C’est pouvoir comprendre ses concitoyens sans qu’ils soient constamment obligés d’abandonner leur langue au profit d’un idiome étranger commun. C’est reconnaître que la culture de l’autre ne constitue pas une périphérie, mais une partie intégrante de notre identité nationale.
Le multilinguisme suisse ne doit donc pas être perçu comme une difficulté administrative ou comme une charge supplémentaire pour l’école. Il est un patrimoine vivant, un avantage culturel et un instrument de cohésion politique.
La conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider vient justement de rappeler qu’il fallait « donner du sens au plurilinguisme ». Cette formule touche à l’essentiel. Pour convaincre les jeunes d’apprendre une deuxième langue nationale, il ne suffit pas de leur imposer des règles de grammaire ou des listes de vocabulaire. Il faut leur expliquer pourquoi cette langue les concerne personnellement et ce qu’elle leur permet de découvrir.
L’apprentissage linguistique doit être présenté comme une porte ouverte sur une autre Suisse : celle de villes, de paysages, d’institutions, de traditions et de citoyens avec lesquels ils partagent une même nationalité et un même avenir.
LE RISQUE D’UNE SUISSE COMMUNIQUANT UNIQUEMENT EN ANGLAIS
L’anglais est devenu indispensable dans de nombreux secteurs de la vie économique, scientifique et technologique. Il serait absurde de nier son importance ou de vouloir en limiter artificiellement l’enseignement.
Mais l’utilité internationale de l’anglais ne doit pas conduire à reléguer les langues nationales au second plan. Il serait paradoxal que des Suisses de régions linguistiques différentes ne puissent plus communiquer entre eux qu’au moyen d’une langue étrangère.
Une telle évolution ne serait pas neutre. Elle affaiblirait progressivement les liens directs entre les communautés linguistiques. Elle transformerait les langues nationales en réalités régionales, alors qu’elles doivent demeurer des composantes de l’identité commune.
Le véritable enjeu ne consiste pas à opposer l’anglais aux langues nationales, mais à définir un ordre de priorité cohérent.
L’école suisse doit permettre aux jeunes de s’ouvrir au monde tout en leur donnant les moyens de comprendre leur propre pays.
Dans toute la mesure du possible, l’apprentissage d’une deuxième langue nationale doit commencer tôt. Les enfants ont une capacité naturelle à s’approprier les sons et les structures linguistiques. Comme le souligne Elisabeth Baume-Schneider, l’école doit leur permettre de « se jeter à l’eau », à l’image de celui qui apprend à nager.
Les méthodes doivent naturellement évoluer. L’enseignement trop abstrait ou exclusivement grammatical peut décourager. Il faut davantage privilégier la conversation, l’immersion, les échanges entre classes, les séjours linguistiques, les activités culturelles communes et les outils numériques. Une langue devient vivante lorsque l’élève comprend qu’elle lui permet de rencontrer d’autres personnes et d’accéder à un autre univers.
TRANSFORMER LE MULTILINGUISME EN EXPÉRIENCE HUMAINE
Le maintien des langues nationales ne peut pas reposer sur la seule bonne volonté des enseignants. Il doit devenir une véritable politique de cohésion nationale associant la Confédération, les cantons, les communes, les entreprises publiques et privées, les universités, les médias et la société civile.
Chaque jeune Suisse devrait avoir, au cours de sa scolarité ou de sa formation, la possibilité d’effectuer un séjour dans une autre région linguistique. Les échanges entre établissements scolaires devraient être multipliés. Les apprentis devraient pouvoir accomplir une partie de leur formation dans un autre canton. Les administrations et les entreprises nationales devraient encourager la mobilité interne et valoriser réellement la connaissance d’une deuxième langue nationale.
Il faut également renforcer la présence réciproque des cultures suisses dans les médias. Les habitants de Genève, de Lausanne ou de Neuchâtel devraient mieux connaître ce qui se passe à Saint-Gall, Lucerne ou Zurich. Les Alémaniques devraient être davantage informés des réalités du Tessin et de la Suisse romande. La culture romanche devrait bénéficier d’une visibilité nationale correspondant à sa valeur historique et symbolique.
Le multilinguisme ne doit pas se limiter à la coexistence de quatre communautés, vivant chacune dans son propre espace médiatique. La Suisse ne peut devenir un ensemble de territoires qui s’ignorent poliment. Elle doit demeurer une communauté de citoyens qui se connaissent, se comprennent et se respectent.
LE FÉDÉRALISME NE DOIT PAS CONDUIRE À L’ÉLOIGNEMENT
Le fédéralisme constitue l’une des grandes forces de la Suisse. Il permet de rapprocher les décisions des citoyens et d’adapter les politiques publiques aux réalités locales. Mais il comporte aussi un risque : celui de voir les cantons évoluer progressivement dans des directions trop différentes, notamment en matière d’enseignement des langues.
La compétence cantonale doit être respectée. Toutefois, lorsqu’une décision prise dans un canton menace indirectement la cohésion de l’ensemble du pays, la Confédération ne peut rester indifférente.
Renoncer à l’enseignement précoce d’une deuxième langue nationale enverrait un signal profondément préoccupant. Cela laisserait entendre que la connaissance des autres composantes de la Suisse serait devenue facultative, voire secondaire. Or une nation ne peut durablement subsister si ses citoyens perdent la capacité et le désir de communiquer entre eux.
La Confédération et les cantons doivent par conséquent rechercher un compromis ambitieux. La contrainte législative ne devrait intervenir qu’en dernier ressort, mais un socle commun doit être garanti. Chaque élève devrait pouvoir acquérir une connaissance suffisante d’une deuxième langue nationale avant la fin de sa scolarité obligatoire.
Cette exigence ne relève pas d’un centralisme contraire à la tradition suisse. Elle procède, au contraire, de la volonté de préserver les conditions permettant au fédéralisme de fonctionner.
LA SOLIDARITÉ CONFÉDÉRALE DOIT ÊTRE VÉCUE
La cohésion d’un pays ne se nourrit pas uniquement de connaissances théoriques. Elle naît aussi d’expériences communes. On peut apprendre à l’école que la Suisse compte vingt-six cantons et quatre langues nationales ; mais c’est en rencontrant concrètement des citoyens venus d’autres régions que l’on comprend ce que signifie appartenir à la même Confédération.
À cet égard, le service militaire a longtemps joué un rôle essentiel. Il constitue l’un des rares moments où des jeunes issus de tous les milieux sociaux, de toutes les régions linguistiques et de tous les cantons sont appelés à vivre, travailler et assumer des responsabilités ensemble.
Dans la vie civile, les occasions de telles rencontres deviennent plus rares. Les parcours scolaires se spécialisent, les milieux professionnels se fragmentent et les réseaux numériques ont tendance à réunir ceux qui se ressemblent déjà. Le service militaire rompt avec ces logiques de séparation.
Durant l’école de recrues et les périodes de service, le jeune Tessinois rencontre le jeune Bernois, le Genevois travaille avec le Saint-Gallois, le Valaisan apprend à connaître le Bâlois et l’habitant d’une grande ville partage le quotidien d’un jeune provenant d’une vallée alpine. Des personnes qui ne se seraient probablement jamais rencontrées doivent apprendre à se comprendre, à se faire confiance et à poursuivre un objectif commun.
Cette expérience vaut infiniment plus que de nombreux discours sur l’unité nationale.
LE SERVICE MILITAIRE, ÉCOLE DE RESPONSABILITÉ ET DE SOLIDARITÉ
Le maintien du service militaire ne doit pas être défendu uniquement au regard des menaces extérieures. Sa fonction militaire demeure naturellement essentielle : la neutralité suisse n’a de crédibilité que si le pays possède les moyens de défendre son territoire, ses infrastructures, sa population et ses institutions.
Mais l’armée de milice remplit également une fonction civique. Elle rappelle que la liberté et la sécurité ne sont pas des biens gratuits. Elles exigent une participation personnelle, un engagement et une disponibilité au service de la collectivité.
L’armée apprend à des jeunes d’origines très différentes à respecter des règles communes, à travailler en équipe, à faire face à des situations difficiles et à assumer des responsabilités dépassant leurs intérêts individuels. Elle développe l’autonomie, la discipline, la solidarité et le sens du devoir.
Elle crée surtout un espace national commun. Dans une Confédération fondée sur les diversités cantonales, linguistiques, religieuses et sociales, cette fonction est irremplaçable.
Le service militaire doit évidemment évoluer avec la société. Il doit veiller au respect de chacun, s’ouvrir toujours davantage aux femmes, adapter ses formations aux nouvelles menaces et mieux valoriser les compétences acquises. La cybersécurité, la protection des infrastructures critiques, la gestion des catastrophes et le soutien aux populations doivent occuper une place croissante dans ses missions.
Le service civil et la protection civile contribuent eux aussi à la solidarité nationale. Ils permettent de répondre à des besoins sociaux, sanitaires et environnementaux importants. Toutefois, il convient de préserver le principe d’un engagement commun au service du pays et d’éviter que les différentes formes de service ne deviennent des univers complètement séparés.
On pourrait même imaginer davantage de formations communes entre militaires, membres de la protection civile et civilistes, particulièrement dans les domaines de la gestion des crises, des catastrophes naturelles, des évacuations, de la santé publique et de la protection des infrastructures.
UNE ARMÉE RÉELLEMENT MULTILINGUE
Si le service militaire doit renforcer le ciment confédéral, son organisation doit pleinement assumer la diversité linguistique de la Suisse.
L’objectif n’est pas que chaque soldat maîtrise parfaitement plusieurs langues, mais qu’il apprenne à travailler avec des camarades qui ne parlent pas nécessairement la sienne. Les formations mixtes, les échanges entre unités et la valorisation des compétences linguistiques devraient être renforcés.
Des modules élémentaires d’apprentissage pratique pourraient être proposés durant le service. Il ne s’agirait pas de transformer les casernes en écoles de langues, mais de permettre à chacun d’acquérir les expressions nécessaires à la vie commune et à l’accomplissement des missions.
Le vocabulaire appris dans l’action reste souvent mieux ancré que celui mémorisé dans un manuel. Une instruction donnée, une difficulté surmontée ensemble ou une opération menée en commun créent un lien immédiat entre la langue et l’expérience humaine.
L’armée peut ainsi devenir, plus encore qu’aujourd’hui, un laboratoire de la cohésion suisse.
PRÉSERVER LES MINORITÉS POUR PROTÉGER L’ENSEMBLE
La qualité d’une Confédération se mesure notamment à l’attention qu’elle porte à ses minorités. La défense de l’italien et du romanche ne concerne pas uniquement le Tessin, certaines vallées des Grisons ou les personnes qui parlent ces langues. Elle concerne tous les Suisses.
Lorsqu’une langue nationale s’affaiblit, c’est une partie de la Suisse qui s’appauvrit. La disparition progressive d’une langue ne signifie pas seulement la perte de mots ; elle entraîne celle d’une mémoire, d’une littérature, de traditions et d’une façon singulière de penser.
Les administrations fédérales, les entreprises publiques et les institutions nationales doivent montrer l’exemple. La représentation des différentes régions linguistiques ne doit pas être purement symbolique. Elle doit se retrouver dans les recrutements, les postes de responsabilité, les communications officielles et la capacité des citoyens à s’adresser aux institutions dans leur propre langue.
Les grandes entreprises suisses ont également une responsabilité. La maîtrise d’une deuxième langue nationale devrait être davantage reconnue dans les carrières. Elle constitue non seulement une compétence professionnelle, mais aussi une aptitude à comprendre les différentes sensibilités du marché et de la société suisses.
CONSTRUIRE UNE NATION SANS EFFACER LES DIFFÉRENCES
L’unité suisse ne consiste pas à uniformiser. Elle repose sur une idée plus subtile et plus exigeante : demeurer différents tout en étant solidaires.
La Suisse n’a jamais demandé à ses cantons d’abandonner leur identité. Elle leur a demandé de reconnaître qu’au-delà de leurs particularités, ils partageaient une responsabilité commune.
Le multilinguisme exprime cette philosophie. Il apprend à écouter avant d’imposer, à traduire avant de juger et à chercher le compromis plutôt que la confrontation. Il constitue, à ce titre, l’une des meilleures écoles de la démocratie.
Le service militaire de milice procède de la même logique. Il réunit temporairement des citoyens différents et leur apprend que la sécurité collective dépend de l’engagement de chacun. Dans les deux cas, il s’agit de dépasser les frontières cantonales, linguistiques et sociales sans les nier.
UN HÉRITAGE À TRANSMETTRE ET NON À CONTEMPLER
Le multilinguisme suisse ne doit pas devenir un monument historique que l’on admire tout en le laissant se dégrader. Il doit rester une réalité vécue.
De même, l’armée de milice ne doit pas être maintenue par nostalgie. Elle doit être considérée comme une institution moderne, utile à la sécurité du pays, mais d’abord comme un lieu privilégié de brassage humain et d’apprentissage de la responsabilité collective.
La Suisse doit donc se donner une véritable stratégie de cohésion confédérale fondée sur plusieurs priorités : garantir l’enseignement d’une deuxième langue nationale dès le plus jeune âge ; multiplier les échanges scolaires et professionnels entre régions ; assurer une meilleure circulation des informations et des œuvres culturelles ; renforcer la représentation des minorités linguistiques ; préserver un service national capable de rassembler les jeunes ; et développer, au sein de l’armée, du service civil et de la protection civile, des expériences communes dépassant les frontières cantonales.
Ce projet n’est ni conservateur ni passéiste. Il prépare au contraire la Suisse aux défis du XXIe siècle. Dans un monde de plus en plus fragmenté, où les identités sont souvent instrumentalisées et opposées les unes aux autres, la Confédération peut continuer à démontrer qu’il est possible de construire une nation forte sans imposer une langue, une culture ou une origine unique.
LE CIMENT CONFÉDÉRAL
La Suisse ne tient pas seulement par ses institutions, sa prospérité, ses banques, ses infrastructures ou la qualité de son administration. Elle tient parce que ses citoyens acceptent de partager un destin commun.
Ce lien doit être constamment consolidé. Les langues nationales permettent aux Suisses de se comprendre. Le service militaire et les autres formes d’engagement national leur permettent de se rencontrer, de travailler ensemble et de découvrir concrètement leur interdépendance.
Le multilinguisme donne une voix à chaque composante de la Confédération. Le service de milice transforme cette diversité en solidarité active. Ensemble, ils constituent deux des piliers les plus solides du ciment confédéral.
Les préserver ne signifie pas seulement protéger un héritage. Cela signifie préparer l’avenir d’une Suisse unie, libre, responsable et fidèle à ce qui fait sa force : non pas l’absence de différences, mais la volonté de les réunir au service d’un même idéal.
