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ALGERIE ET ÉMIRATS ARABES UNIS
L’ALGERIE ROMPT
AVEC LES ÉMIRATS ARABES UNIS
La perception du CMF Forum de Crans Montana
et de la WDA World Diplomatic Academy
apport documentaire par AI
La dégradation des relations entre l’Algérie et les Émirats arabes unis ne peut être comprise comme la simple addition de divergences portant sur le Sahara occidental, Israël, la Libye, le Sahel ou les équilibres diplomatiques internationaux. Ces différends existaient depuis plusieurs années sans empêcher la poursuite d’une coopération bilatérale dans les domaines économique, militaire et diplomatique.
L’évolution décisive réside plutôt dans la transformation progressive du cadre d’interprétation algérien de la relation avec Abu Dhabi.
Des questions initialement distinctes de politique étrangère ont progressivement été reliées, dans le discours institutionnel et politique algérien, à des enjeux de souveraineté, d’intégrité nationale, de stabilité intérieure et de sécurité nationale. Cette évolution a contribué à modifier la nature même de la relation : les Émirats arabes unis n’ont plus seulement été perçus comme un acteur poursuivant des intérêts régionaux divergents de ceux d’Alger, mais comme un acteur dont certaines actions étaient désormais associées à des menaces potentielles pour les intérêts fondamentaux de l’État algérien.
Cette évolution ne saurait cependant pas être interprétée comme la conséquence exclusive de l’action émiratie. Les transformations du Sahel, la politique du Mali, le rôle de la Russie, les choix propres de l’Algérie et les recompositions du système régional ont également contribué à modifier l’environnement stratégique.
L’hypothèse centrale est donc celle d’une requalification progressive de différends multiples en problème commun de souveraineté et de sécurité, plutôt que celle d’une rupture provoquée par un événement unique.
Les relations entre l’Algérie et les Émirats arabes unis constituent un cas particulièrement révélateur des transformations contemporaines des rivalités au sein du monde arabe et de l’espace nord-africain. Pendant plusieurs années, Alger et Abu Dhabi ont été capables de maintenir des relations institutionnelles et économiques malgré des divergences profondes sur plusieurs dossiers régionaux.
L’existence de ces divergences n’était pas nouvelle. Les deux États adoptaient notamment des positions différentes concernant le Sahara occidental, la relation avec Israël, la Libye et l’évolution politique et sécuritaire du Sahel. Pourtant, ces désaccords demeuraient compatibles avec la poursuite d'une coopération bilatérale.
La question centrale n’est donc pas simplement de déterminer pourquoi l’Algérie et les Émirats arabes unis sont entrés en conflit, mais de comprendre pourquoi des différends auparavant séparés ont progressivement été interprétés comme relevant d’une même problématique de souveraineté et de sécurité nationale.
La détérioration des relations bilatérales résulte moins de l’apparition soudaine de nouveaux désaccords que d'une modification progressive de leur signification politique. Des dossiers initialement autonomes ont été progressivement associés dans le discours algérien à une perception plus générale d’une pression extérieure exercée sur les intérêts stratégiques du pays.
Cette évolution peut être analysée à travers le concept de sécuritisation: un phénomène par lequel une question politique est progressivement présentée comme relevant de la sécurité et comme nécessitant, à ce titre, des mesures exceptionnelles ou spécifiques.
Le cas algéro-émirati est cependant particulièrement intéressant parce que ce processus n’a pas immédiatement entraîné une rupture économique ou institutionnelle complète.
UNE RELATION LONGTEMPS CAPABLE D’ABSORBER LES DIVERGENCES
La première caractéristique de la relation algéro-émiratie réside dans sa capacité initiale à dissocier coopération bilatérale et divergences régionales. Cette dissociation permettait à Alger de s’opposer à certaines orientations d’Abu Dhabi sans considérer nécessairement les relations bilatérales elles-mêmes comme incompatibles avec ses intérêts nationaux.
Le domaine militaire constitue un exemple significatif. En février 2023, l’Algérie accueillait la onzième session du comité mixte de coopération militaire, au cours de laquelle le chef d’état-major algérien Saïd Chengriha recevait son homologue émirati. Au même moment, la commission économique bilatérale se réunissait à Abu Dhabi et concluait plusieurs accords. Les responsables algériens évoquaient alors encore la possibilité d’un partenariat stratégique.
Cette situation démontre que les divergences de politique étrangère ne produisent pas mécaniquement une rupture bilatérale.
LES DESACCORDS EXISTAIENT POURTANT DANS PLUSIEURS DOMAINES ESSENTIELS
Sur le Sahara occidental, les Émirats arabes unis avaient ouvert en 2020 un consulat à Laâyoune, ce qui constituait un soutien à la position marocaine sur la souveraineté du territoire. L’Algérie, à l’inverse, soutient le Front Polisario et sa revendication indépendantiste. Les deux États se trouvaient donc directement opposés sur l’un des dossiers les plus sensibles de la politique étrangère algérienne.
Des divergences existaient également concernant Israël et la Libye. Les Émirats avaient normalisé leurs relations avec Israël et soutenu le maréchal Khalifa Haftar en Libye, tandis que la politique algérienne reposait sur des orientations différentes.
Ces divergences étaient donc substantielles. Elles n’étaient cependant pas encore intégrées dans une perception unique de menace. C’est précisément cette transformation qui constitue le cœur de la question.
DE LA MULTIPLICATION DES DIFFERENDS A LEUR CONVERGENCE
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Le dossier du Sahara occidental
Le Sahara occidental occupe une place particulière dans la perception algérienne des enjeux régionaux. La position des Émirats arabes unis en faveur de la souveraineté marocaine sur le territoire s’inscrit dans une dynamique régionale qui entre directement en contradiction avec la position algérienne. Toutefois, tant que cette divergence demeure confinée au champ de la politique régionale, elle reste susceptible d’être gérée comme un désaccord diplomatique.
Le changement intervient lorsque cette divergence commence à être interprétée comme faisant partie d’une stratégie plus large susceptible d'affecter les intérêts fondamentaux de l’Algérie.
Le passage d’un désaccord de politique étrangère à une question de souveraineté constitue ainsi l’un des premiers éléments du processus de requalification.
2
Le Sahel
de l’érosion de l’influence algérienne à une tentative de réengagement
La question sahélienne a joué un rôle central dans la dégradation de l’environnement stratégique de l’Algérie. La reprise de Kidal par les forces maliennes et leurs partenaires russes, en novembre 2023, puis la dénonciation par Bamako, en janvier 2024, de l’accord de paix de 2015 négocié sous l’égide d’Alger, avaient considérablement réduit la capacité de l’Algérie à exercer son rôle traditionnel de médiateur dans le nord du Mali.
La crise avait atteint un nouveau seuil en avril 2025, après la destruction d’un drone malien à proximité de la frontière. Le différend avait entraîné le rappel des ambassadeurs et la fermeture réciproque des espaces aériens.
À ce moment, l’érosion de l’influence algérienne paraissait s’inscrire dans une recomposition durable du Sahel, marquée par l’affirmation de l’Alliance des États du Sahel, le renforcement de la présence russe et la volonté de Bamako de s’affranchir des cadres diplomatiques antérieurs.
Cette trajectoire s’est toutefois infléchie à partir de juillet 2026. Le 10 juillet, les deux pays ont annoncé le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture réciproque de leurs espaces aériens, mettant fin à quinze mois de crise diplomatique ouverte. Le 24 août, le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga s’est rendu à Alger, où il a été reçu par le président Abdelmadjid Tebboune. Cette visite a officiellement ouvert une « nouvelle dynamique » destinée à relancer la coopération bilatérale.
Le rapprochement s’est encore renforcé le 14 septembre 2026 avec la visite à Bamako du Premier ministre algérien Sifi Ghrieb. Celui-ci a rencontré son homologue Abdoulaye Maïga ainsi que le président de la Transition, Assimi Goïta. Les deux parties ont réaffirmé leur volonté de consolider la coopération bilatérale, de coordonner leurs positions face aux défis sécuritaires régionaux et de privilégier une approche reposant sur les capacités propres des États de la région. La préparation d’une prochaine visite d’Assimi Goïta en Algérie a également été annoncée.
Ces développements obligent à nuancer l’hypothèse d’un recul irréversible de l’Algérie au Mali. Alger a retrouvé un accès direct aux plus hautes autorités maliennes et cherche manifestement à rétablir sa fonction de puissance d’équilibre dans l’espace sahélo-saharien. La reprise du dialogue permet également aux deux pays de répondre à des impératifs communs : sécurisation d’une frontière de plus de 1 300 kilomètres, circulation des groupes armés, trafics transfrontaliers, développement économique et stabilité des régions septentrionales du Mali.
Ce rapprochement ne signifie cependant pas un retour à la situation antérieure à 2023. L’accord d’Alger de 2015 n’a pas été rétabli, le Mali conserve ses liens étroits avec la Russie et son inscription dans l’Alliance des États du Sahel, tandis que Bamako entend préserver son autonomie stratégique. Il convient donc de parler non d’une restauration complète de l’influence algérienne, mais d’une recomposition pragmatique de la relation algéro-malienne.
Cette évolution modifie également l’analyse du rôle attribué aux Émirats arabes unis. La présence émiratie au Mali ne peut plus être interprétée comme entraînant mécaniquement l’éviction durable de l’Algérie. Elle s’inscrit plutôt dans un environnement devenu multipolaire, où Alger, Moscou, Abu Dhabi et d’autres acteurs cherchent simultanément à développer leur influence.
Le rapprochement entre Alger et Bamako montre ainsi que la rivalité algéro-émiratie a progressivement acquis une autonomie politique : même lorsque l’Algérie parvient à rétablir ses relations avec un État sahélien, sa confrontation avec Abu Dhabi ne disparaît pas pour autant.
LA TRANSFORMATION D’UNE RIVALITE EXTERIEURE EN PROBLEME DE SECURITE NATIONALE
La principale rupture analytique intervient lorsque le différend avec Abu Dhabi pénètre les institutions algériennes chargées de la sécurité nationale.
Le 10 janvier 2024, le Haut Conseil de sécurité algérien examine les développements dans les pays voisins et au Sahel et dénonce des actes hostiles commis par un « pays arabe frère » non identifié publiquement à ce moment-là.
Le fait essentiel n’est pas seulement l’identité du pays visé, qui n’est pas explicitement mentionnée dans cette déclaration. C’est surtout l’entrée de la question dans le champ institutionnel de la sécurité nationale. Cette évolution marque une différence qualitative.
Auparavant, les désaccords avec Abu Dhabi pouvaient être traités dans le cadre traditionnel de la diplomatie. Désormais, ils commencent à être associés à des questions relevant de la sécurité de l’État.
Cette transformation apparaît ensuite dans le discours présidentiel, dans certaines mesures administratives et économiques ainsi que dans les médias publics.
LA DIMENSION INTERIEURE DE L'INGERENCE SUPPOSEE A LA COHESION NATIONALE
L’un des éléments les plus significatifs de cette évolution est l’apparition de la question émiratie dans des débats relatifs à la politique intérieure algérienne.
En mai 2025, une interview diffusée par Sky News Arabia avec l’universitaire Mohamed El-Amine Belghit suscite une réaction importante en Algérie à propos de déclarations relatives à l’identité amazighe. La Haute Commission pour l’amazighité condamne les propos, tandis que la télévision publique les présente comme une attaque contre l’identité et l’unité nationales.
L’importance de cet épisode ne tient pas à la controverse elle-même, mais à la transformation de la fonction attribuée au média émirati.
Un média associé aux Émirats ne constitue plus seulement un acteur extérieur exprimant une position régionale. Il devient potentiellement un élément d’un débat sur la cohésion interne de l’Algérie. La frontière entre politique étrangère et politique intérieure devient ainsi plus difficile à maintenir.
Cette évolution atteint une nouvelle étape en février 2026, lorsque le président Abdelmadjid Tebboune accuse, sans nommer directement les Émirats, un État du Golfe d’ingérence dans les élections algériennes et évoque parallèlement des menaces d’arbitrage international concernant des investissements émiratis.
Les éléments de preuve concernant ces accusations n’ont pas été rendus publics. Il convient donc de distinguer l’existence de l’accusation de la démonstration publique de sa véracité.
Sur le plan analytique, l’importance de cette déclaration est néanmoins considérable : la relation avec Abu Dhabi est désormais explicitement associée à la souveraineté politique interne.
ECONOMIE - L’INTERDEPENDANCE COMME CONTRAINTE AU DESENGAGEMENT
La transformation politique de la relation ne s’est pas accompagnée d’un démantèlement économique immédiat.
Cette situation illustre une caractéristique fondamentale des relations internationales contemporaines : la perception d’un partenaire comme problème stratégique ne signifie pas que les interdépendances matérielles puissent être supprimées instantanément.
À partir du début de l’année 2024, des notaires algériens ont été invités à suspendre certaines transactions concernant des entreprises liées au partenariat algéro-émirati dans le secteur du tabac. Des investigations ont ensuite concerné des acteurs associés à ce secteur.
Dans le même temps, certaines relations économiques majeures subsistaient. DP World continuait notamment d’opérer dans les ports d’Alger et de Djen Djen. Par ailleurs, le ministère algérien de la Défense continuait de présenter Safav, à Tiaret, comme une entreprise automobile associant des intérêts algériens et l’investissement émirati Aabar.
Cette coexistence entre confrontation politique et maintien de relations économiques constitue un élément essentiel de l’analyse. Elle montre que le processus de sécuritisation ne produit pas nécessairement une rupture instantanée.
Le politique évolue plus rapidement que les structures économiques. Les contrats, investissements, concessions et partenariats accumulés au cours des années précédentes créent des coûts et des contraintes juridiques qui ralentissent la séparation.
La référence présidentielle à la possibilité d’un arbitrage international illustre précisément cette contrainte.
L’AVIATION - EXEMPLE D’UNE RUPTURE PROGRESSIVE
Le secteur aérien fournit une autre illustration du décalage entre rupture politique et désengagement matériel. L’Algérie commence en février 2026 à mettre fin à l’accord bilatéral de services aériens. L’autorité émiratie de l’aviation civile indique cependant que les vols doivent continuer pendant la période de préavis prévue par le droit applicable. Lorsque l’Algérie ferme ensuite son espace aérien aux appareils immatriculés aux Émirats, les vols commerciaux desservant Alger bénéficient temporairement d’une exemption jusqu’à la fin de l’année 2026.
L’exemple aérien confirme donc le constat précédent. Même lorsque la relation diplomatique est fortement dégradée, les mécanismes pratiques de séparation demeurent progressifs.
La rupture politique peut être rapide ; la rupture fonctionnelle est généralement plus lente.
POURQUOI LA RUPTURE INTERVIENT-ELLE A CE MOMENT-LA ?
La chronologie suggère que la rupture diplomatique ne doit pas être interprétée comme la conséquence nécessaire d’un seul événement. Le dossier malien, par exemple, ne permet pas à lui seul d’expliquer le calendrier de septembre 2026. En juillet, l’Algérie et le Mali avaient rétabli leurs relations diplomatiques et rouvert leur espace aérien après une crise bilatérale importante.
L’amélioration des relations avec Bamako n’a cependant pas entraîné d’amélioration comparable avec Abu Dhabi. Cette divergence suggère que le conflit algéro-émirati avait acquis une autonomie politique par rapport aux dossiers régionaux qui avaient contribué à son apparition.
Autrement dit, les Émirats ne sont plus seulement associés à un dossier particulier : ils deviennent progressivement associés à plusieurs évolutions jugées défavorables par Alger.
Cette accumulation transforme la perception globale de la relation. En juillet, Tebboune indique d’ailleurs que l’Algérie aurait pu rompre plus tôt avec les Émirats, mais qu’elle s’en était abstenue afin de ne pas aggraver les divisions au sein du monde arabe.
Cette déclaration est importante pour comprendre le calendrier de la rupture: elle suggère que celle-ci était devenue une option politique envisageable avant septembre et qu’elle ne dépendait donc pas nécessairement d’un déclencheur unique.
LES LIMITES D’UNE INTERPRETATION MONOCAUSALE
Toute analyse doit cependant éviter de réduire la transformation des relations algéro-émiraties à l’action d’un seul acteur. Les évolutions observées dans le Sahel résultent d’interactions complexes entre plusieurs États et plusieurs dynamiques.
La perte d’influence de l’Algérie au Mali, par exemple, ne peut être attribuée uniquement aux Émirats. Le gouvernement malien a pris ses propres décisions, la Russie a renforcé son rôle régional et l’Algérie elle-même a participé, par ses choix diplomatiques, à l’évolution de son environnement stratégique.
De même, l’échec de la candidature algérienne à l’élargissement des BRICS a été attribué dans certains médias proches du gouvernement algérien à des manœuvres émiraties. Cependant, le processus décisionnel interne des États membres n’a pas été rendu public.
Il convient donc de distinguer trois niveaux :
les faits documentés, tels que les décisions diplomatiques, les réunions institutionnelles ou les mesures économiques
les accusations formulées par les autorités algériennes
l’interprétation analytique permettant de relier ces événements dans une même dynamique
Cette distinction est essentielle pour éviter de transformer une perception politique en causalité démontrée.
DE LA POLITIQUE ETRANGERE A LA SECURITISATION
L’évolution ici décrite peut être conceptualisée comme un processus en plusieurs étapes.
Première étape : la coexistence
Les deux États entretiennent des relations diplomatiques et économiques malgré des désaccords importants.
Deuxième étape : la multiplication des divergences
Les dossiers du Sahara occidental, d’Israël, de la Libye, du Sahel et des équilibres diplomatiques internationaux s’accumulent.
Troisième étape : la convergence interprétative
Ces dossiers commencent à être considérés non plus isolément mais comme les manifestations d’une même dynamique régionale susceptible de porter atteinte aux intérêts algériens.
Quatrième étape : l’institutionnalisation de la menace
La question entre dans le champ du Haut Conseil de sécurité et apparaît progressivement dans les déclarations présidentielles et les mesures administratives.
Cinquième étape : l’extension à la souveraineté intérieure
Les accusations s’étendent aux élections, aux médias et aux questions relatives à l’identité et à la cohésion nationale.
Sixième étape : la rupture
La relation diplomatique est finalement interrompue alors même que certaines interdépendances économiques et fonctionnelles demeurent.
Cette séquence permet de comprendre pourquoi la rupture apparaît comme l’aboutissement d’un processus plutôt que comme une décision isolée.
UNE DYNAMIQUE DEJA PERCEPTIBLE DANS LA SOCIETE ALGERIENNE
La dimension institutionnelle de la perception de la menace possède également un précédent dans les mobilisations politiques algériennes.
Durant le Hirak, mouvement de protestation de masse commencé en 2019 contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, certains manifestants exprimaient déjà des soupçons à l’égard d’Abu Dhabi et l’accusaient de soutenir des forces souhaitant préserver l’ordre politique existant.
Cette donnée ne permet pas d’établir une continuité directe entre les perceptions du Hirak et les positions institutionnelles ultérieures. Elle permet toutefois d’observer que la suspicion à l’égard du rôle des Émirats n’est pas apparue exclusivement au niveau gouvernemental en 2026.
La différence essentielle réside dans le statut de cette perception. Une suspicion exprimée dans le cadre d’un mouvement social n’a pas la même portée qu’une accusation reprise par les institutions de sécurité nationale et par la présidence.
Le passage d’une perception présente dans la société à une perception institutionnalisée constitue donc un élément important de la transformation étudiée.
DISCUSSION
Le cas algéro-émirati met en évidence une caractéristique importante des relations internationales : les conflits bilatéraux ne sont pas nécessairement provoqués par l’apparition de nouveaux désaccords, mais peuvent résulter de la requalification de désaccords anciens.
Pendant plusieurs années, l’Algérie a pu considérer séparément les choix émiratis concernant le Sahara occidental, Israël, la Libye ou le Sahel. La coopération bilatérale restait alors possible parce que les divergences étaient contenues dans des espaces distincts.
Le changement intervient lorsque ces espaces commencent à être reliés. La question du Sahara devient une question de souveraineté. Le Sahel devient une question de sécurité stratégique. Les médias deviennent potentiellement une question de cohésion nationale. Les élections deviennent une question de souveraineté politique. Les investissements deviennent à la fois des instruments économiques et des éléments du rapport de force diplomatique.
L’acteur extérieur n’est plus simplement un État dont les intérêts divergent de ceux de l’Algérie. Il devient progressivement un acteur dont plusieurs actions sont interprétées comme relevant d’un même problème stratégique. C’est cette unification de dossiers auparavant séparés qui semble constituer le mécanisme fondamental de la dégradation de la relation.
CONCLUSION
La rupture entre l’Algérie et les Émirats arabes unis doit être comprise comme l’aboutissement d’une transformation progressive de la relation bilatérale. Les divergences existaient depuis longtemps. Elles portaient notamment sur le Sahara occidental, Israël, la Libye et le Sahel. Pourtant, elles n’avaient pas empêché la coopération militaire, économique et diplomatique.
Le changement majeur réside dans la manière dont ces différends ont progressivement été reliés les uns aux autres. À partir de 2024, la question émiratie apparaît dans le cadre du Haut Conseil de sécurité. Elle est ensuite associée à des questions de politique intérieure, de souveraineté électorale, de cohésion nationale et de relations économiques.
La relation bilatérale passe ainsi d’un modèle de coopération malgré la divergence à un modèle dans lequel la divergence elle-même est progressivement interprétée comme un enjeu de sécurité. Cette évolution ne signifie toutefois pas que toutes les accusations formulées par les autorités algériennes soient démontrées. Plusieurs éléments essentiels demeurent fondés sur des déclarations officielles dont les preuves détaillées n’ont pas été rendues publiques. Le cas des BRICS et celui des accusations d’ingérence électorale illustrent particulièrement cette limite.
L’analyse conduit donc à une conclusion nuancée : la rupture ne peut être expliquée par une causalité unique attribuant aux Émirats l’ensemble des revers diplomatiques algériens. Les transformations du Sahel, les décisions maliennes et russes, les choix algériens et les recompositions régionales ont joué un rôle propre.
En revanche, ces différents processus ont contribué à un changement fondamental dans la représentation de la relation bilatérale.
Cette dynamique permet de comprendre pourquoi une relation qui avait longtemps été capable d’absorber de profondes divergences a finalement atteint le point de rupture, tout en laissant subsister, même après celle-ci, des interdépendances économiques et fonctionnelles difficiles à démanteler immédiatement.
