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ADHÉSION DE L’UKRAINE A L'UE ?
STOP AUX EFFETS D’ANNONCE !
L’EVENTUELLE ADHÉSION DE L’UKRAINE
NE SAURAIT ÊTRE UNE SIMPLE ANNONCE POLITICIENNE
Une contribution du CMF Forum de Crans Montana
et de la WDA World Diplomatic Academy
Apport documentaire de AI
À l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, António Costa, président du Conseil européen, vient de déclarer que l’Union européenne était « prête à accueillir l’Ukraine ».
Il a certes rappelé que l’adhésion constituait un processus exigeant, mais la solennité de cette annonce lui confère une portée politique considérable et irraisonnée. Elle illustre une nouvelle fois une manière particulièrement préoccupante de gérer l’avenir de l’Union : celle qui consiste à transformer des processus l’ours de conséquences en instruments de communication diplomatique.
Soutenir l’Ukraine face à la guerre, défendre sa souveraineté et l’aider à reconstruire son économie est une chose. Mais cela ne saurait conduire les dirigeants européens à confondre soutien politique et aptitude à devenir membre de l’Union.
L’adhésion ne doit être ni une récompense, ni une consolation, ni le prétexte d’un message adressé à une puissance extérieure. Elle doit être l’aboutissement d’un processus rigoureux, reposant exclusivement sur la capacité réelle d’un État à assumer durablement toutes les obligations découlant de son appartenance à l’Union.
On ne fait pas entrer un pays dans l’Union européenne pour faire plaisir à son président, encourager sa population ou manifester une opposition géopolitique à qui que ce soit. On l’accueille lorsqu’il est véritablement prêt : lorsque l’État de droit est solidement établi, que la justice est indépendante, que la corruption - l’Ukraine depuis 1990 est le grand malade de la corruption en Europe - est effectivement combattue, que les institutions fonctionnent durablement et que l’ensemble de l’acquis communautaire a été intégré, mais surtout appliqué. Une législation formellement adoptée ne suffira pas ; encore faut-il que les administrations, les juridictions et les acteurs économiques soient capables de la mettre en œuvre.
La population du pays candidat doit également être préparée à rejoindre une communauté qui dépasse très largement une simple zone de libre-échange. L’Union européenne est un projet politique, juridique, économique et humain. Y entrer signifie accepter la primauté d’un ordre juridique commun, participer à des politiques collectives, ouvrir son économie à une concurrence exigeante, contribuer au budget européen et respecter des règles qui s’imposent à tous.
L’Union elle-même doit, de son côté, être capable d’accueillir un nouvel État sans affaiblir ses institutions ni compromettre les intérêts de ses membres actuels. L’adhésion éventuelle de l’Ukraine — pays vaste, agricole, marqué par une guerre destructrice et nécessitant une reconstruction considérable — aurait des conséquences majeures sur le budget européen, la politique agricole commune, les fonds de cohésion, la libre circulation, les équilibres économiques et la gouvernance de l’Union. Ces questions doivent être examinées sérieusement, chiffrées et débattues publiquement. Elles ne peuvent être éludées au profit de déclarations spectaculaires.
L’Europe a déjà payé le prix d’élargissements insuffisamment préparés et de promesses formulées avant que toutes leurs conséquences aient été évaluées. Persister dans cette méthode reviendrait à fragiliser davantage une Union confrontée à des difficultés profondes : perte de compétitivité, endettement, tensions migratoires, divergences stratégiques, lourdeur institutionnelle et éloignement croissant entre les citoyens et les responsables européens.
Il est donc désolant de voir le président du Conseil européen multiplier les effets d’annonce sur un sujet aussi fondamental. Une telle déclaration peut naturellement satisfaire le président ukrainien et produire l’image momentanée d’une Europe généreuse et déterminée. Mais gouverner l’Union ne consiste pas à rechercher les applaudissements du moment. Cela consiste à défendre scrupuleusement ses intérêts à long terme, à préserver sa cohésion et à respecter les procédures exigeantes qu’elle impose elle-même aux États candidats.
La position responsable devrait être claire : l’Ukraine possède peut-être une certaine vocation européenne. Mais elle ne devra entrer dans l’Union que le jour où elle satisfera pleinement aux critères requis, où elle pourra appliquer durablement l’acquis communautaire et où l’Union sera elle-même institutionnellement, financièrement et politiquement prête à l’accueillir.
Promettre aujourd’hui ce qui ne pourra peut-être être réalisé que demain, dans des conditions encore inconnues, n’est pas faire preuve de vision. C’est prendre le risque de tromper les Ukrainiens, de diviser les Européens et d’affaiblir le projet européen. L’avenir de l’Union mérite mieux qu’une diplomatie d’annonces : il exige de la rigueur, de la vérité et un sens profond des responsabilités.
Mais avant tout, il faut mesurer la portée géostratégique d’un éventuel arrimage simultané de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’OTAN. Même si ces deux organisations sont de nature profondément différente — l’Union européenne n’étant pas une alliance militaire —, leur élargissement vers l’Ukraine sera inévitablement et toujours interprété par Moscou comme le déplacement durable du bloc occidental jusqu’aux frontières mêmes de la Russie, presque comme l’installation symbolique de lance-missiles sous le balcon du président russe.
Ignorer les relations historiques, géographiques et stratégiques particulières entre la Russie et l’Ukraine relève d’un manque total de vision à long terme.
Sans jamais nier la souveraineté du peuple ukrainien ni reconnaître à Moscou un quelconque droit de veto sur son avenir, les dirigeants européens devraient examiner sérieusement une autre perspective : celle d’une Ukraine souveraine, indépendante, solidement garantie par la communauté internationale, mais militairement neutre, constituant un espace de stabilité et de coopération entre l’Est et l’Ouest.
Promettre son intégration dans les structures occidentales sans réflexion préalable sur les équilibres de sécurité du continent provoquera une catastrophe géostratégique supplémentaire.
La véritable responsabilité de l’Europe consiste donc à rechercher une architecture de paix durable, et non à multiplier, dans une logique politicienne, des engagements susceptibles de prolonger indéfiniment la confrontation.
