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L’AFRIQUE ET LA "FOOD SECURITY"

3 October 2026 · Crans Montana Forum

FOOD SECURITY

L’AFRIQUE NE PEUT PLUS ETRE LE LABORATOIRE AGRICOLE

DES « PHILANTHROPIES » MONDIALES

Réflexion du Forum de Crans Montana sur la souveraineté alimentaire,

la gouvernance agricole et l’indépendance stratégique de l’Afrique.

(apport documentaire de AI)

Vingt ans après le lancement de la « révolution verte » soutenue par la Fondation Gates, l’heure n’est plus aux promesses mais à l’évaluation des résultats.

Pendant deux décennies, une partie de l’Afrique agricole a été invitée à croire à une équation apparemment irrésistible : semences dites améliorées, engrais de synthèse, accès au crédit, intégration aux marchés et technologies nouvelles devaient provoquer une révolution de la productivité, enrichir les petits exploitants et faire reculer spectaculairement la faim.

Cette ambition a notamment pris corps avec la création, en 2006, de l’Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA), soutenue dès l’origine par les fondations Gates et Rockefeller. Les objectifs associés à cette stratégie étaient considérables : doubler les rendements et les revenus de dizaines de millions de ménages agricoles et réduire fortement l’insécurité alimentaire.

Vingt ans plus tard, le temps de la communication philanthropique doit céder la place à celui de la reddition des comptes.

Une évaluation publiée en 2026 estime que, dans les treize pays historiquement étudiés comme pays prioritaires d’AGRA, l’indice de rendement des principales cultures vivrières n’a progressé que de 25 % entre 2006 et 2024, soit environ 1,2 % par an. Le rendement du maïs aurait augmenté d’à peine 40 %, très loin du doublement initialement envisagé.

AGRA elle-même reconnaît aujourd’hui qu’aucune donnée disponible ne permet d’affirmer que les revenus des agriculteurs ont doublé au cours des vingt dernières années.

Ce constat appelle une question dérangeante mais légitime : à partir de quel moment une promesse de transformation qui n’atteint pas ses objectifs cesse-t-elle d’être une expérience pour devenir un échec de politique publique ?

LA FAIM COMME JUGE DE PAIX

Il faut ici être intellectuellement rigoureux. L’augmentation de la faim dans un pays où AGRA intervient ne signifie pas qu’AGRA l’a provoquée. Une telle causalité serait scientifiquement abusive.

Les conflits, le dérèglement climatique, les crises économiques, l’endettement, la croissance démographique, les perturbations commerciales et l’inflation alimentaire jouent un rôle majeur. La FAO identifie précisément plusieurs de ces facteurs dans la détérioration actuelle de la situation africaine.

Mais cette précaution méthodologique ne doit pas devenir un confortable paravent permettant d’évacuer toute évaluation. La réalité continentale est brutale : plus de 306 millions d’Africains étaient sous-alimentés en 2024, soit environ un Africain sur cinq. Plus d’un milliard de personnes sur le continent n’avaient pas les moyens de s’offrir une alimentation saine.

Dans ce contexte, on ne peut pas annoncer pendant vingt ans une transformation agricole destinée à combattre la faim, puis expliquer que l’évolution de la faim ne serait finalement qu’un indicateur périphérique de son succès. C’est précisément parce que la causalité est complexe que l’évaluation doit être exigeante.

LE PROBLEME N’EST PAS BILL GATES. LE PROBLEME EST LE POUVOIR

Personnaliser ce débat autour de Bill Gates serait une courte vue. La question beaucoup plus importante concerne la légitimité d’acteurs privés extrêmement puissants à influencer les orientations agricoles de nations souveraines.

Une fondation peut financer la recherche. Elle peut soutenir des innovations. Elle peut prendre des risques que les institutions publiques ne peuvent assumer.

Mais lorsqu’elle contribue à orienter les systèmes semenciers, les programmes de recherche, les politiques d’intrants, les priorités technologiques et indirectement certaines politiques agricoles nationales, nous ne sommes plus seulement dans la philanthropie. Nous entrons dans le domaine de la gouvernance.

Or la gouvernance exige trois choses : légitimité, responsabilité et possibilité de rendre des comptes. Une fondation privée, aussi généreuse soit-elle, ne répond pas devant les citoyens africains.

Un gouvernement, lui, devrait le faire. Voilà pourquoi la question essentielle n’est pas : Bill Gates a-t-il de bonnes intentions?

Elle est : qui décide de l’avenir agricole de l’Afrique ?

L’erreur fondamentale est de confondre agriculture et industrie agricole. Le modèle de la révolution verte repose largement sur une conception productiviste : augmenter le rendement à l’hectare grâce à des variétés sélectionnées, des fertilisants, des produits phytosanitaires, des mécanismes de financement et une meilleure intégration aux marchés.

Cette approche peut produire des résultats. Mais l’agriculture africaine ne peut être réduite à une fonction de production. Elle constitue simultanément un système alimentaire, un patrimoine génétique, une organisation sociale, un mécanisme d’occupation territoriale, un réservoir d’emplois et une assurance collective contre les crises.

Remplacer progressivement des systèmes agricoles diversifiés par une dépendance accrue envers des intrants achetés crée donc une vulnérabilité nouvelle.

Un agriculteur qui produit davantage mais qui doit acheter chaque année une part croissante de ses semences, fertilisants et autres intrants n’est pas nécessairement devenu plus souverain. Il peut même être devenu plus productif et plus dépendant simultanément. C’est là l’un des angles morts du productivisme agricole.

Les semences sont une question de souveraineté. La semence n’est pas une marchandise ordinaire. Elle contient le potentiel de la récolte suivante.

Celui qui maîtrise durablement les semences détient donc une partie du pouvoir sur le système alimentaire.

Cela ne signifie nullement qu’il faudrait rejeter les semences hybrides, les biotechnologies ou les progrès de la génétique végétale. Une telle position serait tout aussi dogmatique que celle que nous critiquons.

L’Afrique aura besoin de génétique, de sélection variétale, de biotechnologies, d’intelligence artificielle, d’irrigation de précision et probablement de certaines technologies qui n’existent pas encore. Mais innovation ne doit jamais signifier dépendance.

L’Afrique doit posséder ses banques de semences, ses instituts de recherche, ses généticiens, ses infrastructures de multiplication, ses brevets lorsque cela est pertinent et surtout la capacité souveraine de décider quelles technologies répondent à ses propres besoins. Mil, sorgho, niébé : la modernité n’est pas toujours là où on la cherche

L’une des erreurs intellectuelles les plus persistantes consiste à considérer certaines cultures traditionnelles africaines comme des survivances d’une agriculture archaïque. C’est parfois exactement l’inverse.

Dans un monde confronté à l’élévation des températures, à l’irrégularité des pluies et au stress hydrique, certaines plantes sélectionnées pendant des siècles par les agriculteurs africains représentent un capital biologique remarquable.

Mil, sorgho, fonio, niébé, manioc, patate douce et différentes légumineuses possèdent, selon les régions, des caractéristiques agronomiques et nutritionnelles qui méritent non pas d’être reléguées mais scientifiquement améliorées et économiquement valorisées.

La révolution agricole africaine ne devrait donc pas consister à remplacer systématiquement l’agriculture africaine par un modèle importé. Elle devrait commencer par appliquer la science mondiale au génie agricole africain.

LE PARADOXE DE LA PHILANTHROPIE

Il existe un problème institutionnel rarement formulé suffisamment clairement. Lorsqu’un programme privé échoue, qui est politiquement responsable ? Personne. C’est précisément là que réside le paradoxe.

Plus une fondation acquiert d’influence dans la définition des politiques publiques, plus elle exerce une forme de pouvoir. Mais contrairement à un gouvernement, elle ne peut être sanctionnée électoralement ; contrairement à une entreprise cotée, ses orientations ne sont pas déterminées par des actionnaires ; contrairement à une institution multilatérale, sa gouvernance ne repose pas sur la représentation des États.

Cela ne rend pas son action illégitime. Cela signifie simplement que son influence doit rester proportionnée à sa responsabilité démocratique. La philanthropie doit aider les gouvernements. Elle ne doit jamais devenir un ministère de l’Agriculture officieux. L’Afrique doit cesser d’être un terrain d’expérimentation

Depuis trop longtemps, l’Afrique est présentée comme le continent auquel il faudrait constamment apporter la prochaine solution. Hier les programmes d’ajustement. Puis la révolution verte. Puis les microcrédits. Puis les biotechnologies. Demain l’intelligence artificielle agricole.

Chaque génération de décideurs internationaux arrive avec sa théorie de la transformation africaine. Cette logique doit être inversée.

L’Afrique n’a pas besoin d’être transformée par quelqu’un. Elle doit acquérir les moyens de se transformer elle-même. Les partenaires internationaux doivent pouvoir proposer, financer, investir et coopérer. Mais l’architecture intellectuelle des politiques agricoles doit être africaine. La souveraineté alimentaire n’est pas l’autarcie Il faut également éviter une confusion dangereuse.

La souveraineté alimentaire ne signifie pas fermer les frontières, bannir les multinationales, rejeter les engrais ou retourner à une agriculture préindustrielle.

Ce serait une impasse. La souveraineté consiste à conserver la capacité de choisir. Choisir ses semences. Choisir ses partenaires. Choisir ses technologies. Choisir ce que l’on importe. Choisir ce que l’on produit.

Et surtout conserver la possibilité de changer de fournisseur, de technologie ou de modèle sans mettre en danger la récolte suivante.

La dépendance commence lorsqu’il n’existe plus d’alternative. Il faut désormais auditer vingt années d’intervention. Après vingt ans, une évaluation indépendante de grande ampleur serait légitime.

Elle devrait examiner pays par pays l’évolution des rendements, mais aussi celle des revenus nets des agriculteurs, de leur endettement, du coût des intrants, de la diversité alimentaire, de la fertilité des sols, de la dépendance aux importations et de la résilience face aux sécheresses. Elle devrait distinguer ce qui a fonctionné de ce qui a échoué. Car tout n’a évidemment pas échoué.

AGRA souligne elle-même des améliorations de productivité et reconnaît parallèlement que les progrès n’ont pas atteint l’ampleur de transformation espérée ; l’organisation affirme aujourd’hui vouloir mieux intégrer diversification et nutrition dans son approche.

Une évaluation sérieuse ne doit donc être ni un procès idéologique ni une opération de communication. Elle doit répondre à une question simple : pour chaque milliard investi, qu’est-ce qui a réellement changé dans la vie de l’agriculteur africain ?

Le prochain milliard devrait d’abord construire l’indépendance africaine Si des milliards supplémentaires doivent être investis dans l’agriculture africaine, leur première fonction devrait être de construire les capacités que le continent contrôlera encore dans cinquante ans. Des instituts africains de recherche agronomique. Des banques génétiques africaines. Des industries africaines de semences et de fertilisants. Des laboratoires. Des écoles d’agronomie. Des infrastructures d’irrigation. Des capacités de stockage. Des réseaux logistiques. Des industries de transformation. Des marchés agricoles régionaux. Et surtout des chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs africains capables de définir eux-mêmes la prochaine révolution agricole.

Car le problème fondamental apparaît désormais clairement. On ne construit pas la souveraineté alimentaire d’un continent en organisant durablement sa dépendance technologique.

LE TEMPS DE L’EMANCIPATION AGRICOLE

L’Afrique possède environ 1,5 milliard d’habitants. Elle possédera demain l’une des plus importantes populations agricoles et l’un des plus grands marchés alimentaires de la planète.

Sa politique agricole ne peut donc être conçue comme un programme humanitaire. Elle est une question de souveraineté, de sécurité nationale et de puissance économique.

La Fondation Gates et AGRA ont contribué à remettre l’agriculture africaine au centre de l’agenda international et ont mobilisé des ressources considérables. Ce fait mérite d’être reconnu. Mais leurs intentions ou leurs investissements ne peuvent constituer le critère ultime d’évaluation. Les résultats doivent l’être.

Et lorsque les ambitions proclamées et les résultats observés divergent profondément, la bonne gouvernance commande non pas davantage de communication mais une remise en cause du modèle.

Après vingt années de révolution verte, l’Afrique devrait donc avoir le courage de poser une question que trop peu d’institutions internationales souhaitent entendre : pourquoi continuer à adapter l’agriculteur africain au modèle que d’autres ont conçu pour lui, plutôt que d’adapter la science, le capital et la technologie au modèle que l’Afrique aura choisi pour elle-même ?

C’est là que commence la véritable révolution agricole. Non pas une révolution offerte à l’Afrique. Une révolution décidée par l’Afrique.

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