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LA NEUTRALITE SUISSE
LA NEUTRALITE SUISSE
LES REMERCIEMENTS DE ZELENSKY OU LA FIN ANNONCEE DES BONS OFFICES
Une contribution du CMF Forum de Crans Montana
et de la WDA World Diplomatic Academy rédigée avant la votation de septembre 2027
Contribution documentaire de AI
LA SUISSE EST-ELLE ENCORE VERITABLEMENT NEUTRE ?
Le 25 août 2026, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a fait une déclaration qui devrait interpeller chaque citoyen suisse attaché à l’indépendance et à la tradition diplomatique de la Confédération :
«Tout en étant neutre, la Suisse n’a jamais été neutre dans son esprit. Vous avez soutenu la résistance de notre peuple et, surtout, chaque véritable occasion de contribuer à l’établissement de la paix. Nous apprécions profondément tout cela.»
Le président ukrainien remerciait ainsi Guy Parmelin et le peuple suisse pour leur soutien à l’Ukraine. Ses paroles sont naturellement celles du chef d’un État agressé, reconnaissant envers les pays qui lui apportent une assistance politique, économique et humanitaire.
Elles n’en constituent pas moins un aveu diplomatique particulièrement révélateur : aux yeux de Kiev, la Suisse n’est pas un État équidistant entre les parties, mais un pays qui a choisi son camp.
Cette déclaration intervient, de surcroît, à quelques semaines de la votation du 27 septembre 2026 sur l’initiative «Sauvegarder la neutralité suisse». Elle met en pleine lumière la contradiction fondamentale de la politique fédérale: le gouvernement affirme que la Suisse demeure neutre, tandis que le président de l’une des puissances belligérantes remercie publiquement notre pays d’avoir soutenu sa résistance…
Il devient donc nécessaire de poser clairement la question : la neutralité suisse existe-t-elle encore autrement que dans les discours officiels ?
UN PRINCIPE HISTORIQUE AU CŒUR DE L’IDENTITE SUISSE
La neutralité suisse n’est ni une invention récente ni une simple commodité diplomatique. Elle résulte d’une longue construction historique. Elle trouve ses racines dans l’évolution politique de la Confédération après la bataille de Marignan de 1515, puis dans la reconnaissance de son indépendance à la suite des traités de Westphalie de 1648.
En 1815, au terme des guerres napoléoniennes, les grandes puissances européennes ont reconnu et garanti la neutralité perpétuelle de la Suisse. Cette reconnaissance internationale reposait sur une idée simple : la Confédération ne devait participer aux affrontements entre les puissances et son territoire devait demeurer à l’écart des rivalités militaires européennes.
Depuis lors, la neutralité est devenue l’un des fondements de la sécurité, de l’indépendance et de la crédibilité internationale de la Suisse. Elle lui a permis de traverser deux guerres mondiales sans y participer militairement, d’accueillir des négociations entre adversaires, de représenter les intérêts de pays ayant rompu leurs relations diplomatiques et, surtout, de faire de Genève l’une des rares capitales mondiales du dialogue international.
La neutralité ne doit pas signifier l’indifférence morale. Elle ne commande pas à la Suisse de nier une agression, de renoncer au droit international ou de mettre sur le même plan la victime et l’agresseur. Elle suppose cependant une retenue particulière, une indépendance de jugement et une politique qui permette de conserver la confiance de toutes les parties.
Une neutralité qui n’est reconnue que par celui que l’on soutient, mais récusée par son adversaire, perd inévitablement une grande partie de sa fonction.
UNE EXIGENCE CONSTITUTIONNELLE MAIS INSUFFISAMMENT DEFINIE
Contrairement à une idée répandue, la Constitution fédérale ne contient pas actuellement une définition complète et détaillée de la neutralité. Elle la mentionne cependant expressément parmi les responsabilités essentielles des institutions fédérales.
L’article 173 charge l’Assemblée fédérale de prendre les mesures nécessaires pour préserver la sécurité extérieure, l’indépendance et la neutralité de la Suisse. L’article 185 attribue la même responsabilité au Conseil fédéral.
La neutralité n’est donc pas un simple choix politique que le l’exécutif pourrait modifier librement selon les circonstances. Sa préservation constitue une mission constitutionnelle explicite confiée aux autorités fédérales.
Le Conseil fédéral cherche toutefois à réduire cette obligation à son expression juridique la plus étroite. Il affirme que la Suisse respecte le « droit de la neutralité » dès lors qu’elle ne participe pas directement à la guerre, ne fournit pas elle-même des troupes et ne favorise pas militairement l’un des belligérants.
Cette interprétation est juridiquement défendable, mais politiquement insuffisante. Elle confond deux réalités différentes : le droit de la neutralité, qui impose certaines obligations minimales en temps de guerre, et la politique de neutralité, qui doit préserver dans la durée l’indépendance, la prévisibilité et la crédibilité de l’État neutre.
Il est donc possible que le Conseil fédéral respecte encore formellement certaines obligations militaires découlant des Conventions de La Haye, tout en réduisant progressivement la substance de la politique de neutralité.
DES SANCTIONS QUI ALIGNENT LA SUISSE SUR UN BLOC
Le 28 février 2022, le Conseil fédéral a décidé de reprendre les sanctions adoptées par l’Union européenne contre la Russie. Depuis lors, la Suisse a régulièrement suivi leur évolution.
Le gouvernement soutient que les sanctions économiques ne sont pas, selon la doctrine dominante, automatiquement interdites par le droit international de la neutralité. Cette affirmation ne saurait être écartée : les Conventions de La Haye réglementent principalement les comportements militaires et ne prohibent pas expressément toutes les sanctions économiques prises contre un belligérant.
Mais la question essentielle n’est pas seulement de savoir si les sanctions sont techniquement compatibles avec l’interprétation minimale du droit de la neutralité. Elle est de déterminer si leur reprise presque systématique permet encore à la Suisse d’apparaître comme un acteur indépendant des alliances politiques européennes. Le ressenti est plus important que l’interprétation juridique.
Or, la Suisse n’a pas adopté une politique de sanctions autonome, élaborée selon des critères strictement suisses et appliquée de manière universelle. Elle a choisi de s’aligner sur les décisions de l’Union européenne, organisation dont elle n’est pourtant pas membre.
Ce choix peut être moralement ou politiquement défendu. Il ne peut toutefois être présenté comme dépourvu de conséquences sur la neutralité. En reprenant les sanctions d’un bloc engagé dans un soutien économique, politique et militaire massif à l’Ukraine, la Suisse s’est objectivement rapprochée de la position de ce bloc.
La Russie en a tiré les conséquences en considérant que la Suisse avait perdu la qualité politique nécessaire pour jouer un rôle de médiateur impartial. Que l’on approuve ou non la position russe, la seule perte de confiance d’un belligérant suffit à affaiblir gravement l’efficacité des bons offices suisses.
LE GOUVERNEMENT SUISSE N’EST PAS « NEUTRE DANS SON ESPRIT »
La formule employée par Volodymyr Zelensky est d’une remarquable clarté: « La Suisse n’a jamais été neutre dans son esprit. »
Le président ukrainien distingue donc lui-même la neutralité officielle de la Confédération et la réalité de son engagement politique. Il ne parle pas uniquement de l’aide humanitaire apportée aux populations civiles. Il remercie la Suisse d’avoir « soutenu la résistance » du peuple ukrainien.
Cette formulation ne signifie pas nécessairement que la Suisse participe militairement au conflit. Elle confirme cependant que son action est perçue par l’Ukraine comme un soutien à l’une des parties.
Volodymyr Zelensky avait déjà exprimé cette idée le 15 janvier 2024, lors de sa visite à Berne. S’adressant à la présidente de la Confédération Viola Amherd, il avait déclaré :
« Pour vous, être neutre ne signifie pas ignorer la réalité. Vous êtes moralement sincères. Vous évaluez honnêtement ce qui se passe en Europe et vous nous aidez à sauver des vies. »
Il avait alors remercié la Suisse pour son soutien politique, sa participation aux sanctions européennes, son aide à la reconstruction et son engagement en faveur de la formule de paix ukrainienne.
Ces remerciements sont légitimes du point de vue de Kiev. Mais ils obligent la Suisse à regarder en face la réalité de sa propre politique.
Lorsqu’un belligérant remercie régulièrement un État prétendument neutre pour son soutien politique, économique et diplomatique, cet État ne peut plus se contenter de proclamer sa neutralité : il doit démontrer qu’elle demeure crédible pour toutes les parties.
LE SOMMET DU BÜRGENSTOCK ET L’AFFAIBLISSEMENT DES BONS OFFICES
La conférence organisée au Bürgenstock en juin 2024 devait illustrer la capacité de la Suisse à contribuer à la paix. Elle a cependant été préparée sur la base de la formule de paix proposée par l’Ukraine, en l’absence de la Russie…
La Suisse avait certainement le droit de recevoir les autorités ukrainiennes et d’encourager une mobilisation internationale. Mais une conférence organisée autour des positions de l’une des parties, sans la présence de l’autre, ne pouvait être considérée comme une médiation.
Elle ressemblait davantage à une conférence de soutien diplomatique à l’Ukraine qu’à une négociation entre belligérants.
La conséquence est préoccupante. En renonçant progressivement à l’équidistance diplomatique, la Suisse réduit sa capacité à offrir un espace de négociation lorsque les adversaires seront enfin disposés à se parler.
L’histoire avait confié à notre pays une fonction exceptionnelle : être le lieu où ceux qui ne se parlent plus peuvent recommencer à le faire. Mais cette fonction ne peut survivre que si les parties considèrent la Suisse comme suffisamment indépendante des blocs en présence.
NEUTRALITE NE SIGNIFIE PAS INDIFFERENCE
Défendre la neutralité ne signifie ni justifier l’invasion russe ni méconnaître les souffrances du peuple ukrainien. La violation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine doit être reconnue. La Suisse peut condamner les violations du droit international, accueillir les réfugiés, fournir une aide humanitaire considérable, soutenir le déminage et participer à la reconstruction.
Mais elle doit distinguer l’aide aux victimes d’une intégration progressive dans la stratégie politique d’un camp.
La neutralité n’interdit pas la morale. Elle impose une méthode : préserver l’indépendance de décision, éviter l’alignement automatique, appliquer des principes cohérents à tous les conflits et maintenir les canaux de communication avec chacune des parties.
Or, la politique actuelle paraît de plus en plus sélective. La Suisse adopte des sanctions en fonction de décisions européennes auxquelles elle ne participe pas, affiche publiquement son soutien politique à l’Ukraine et organise des initiatives diplomatiques étroitement liées aux objectifs de Kiev. Dans le même temps, elle continue à affirmer que sa neutralité demeure intacte. Cette contradiction n’est plus tenable.
UNE NEUTRALITE REDUITE A UNE FICTION JURIDIQUE
Le Conseil fédéral peut soutenir que la Suisse n’a pas formellement violé les règles militaires des Conventions de La Haye. Mais la neutralité suisse ne se résume pas à l’interdiction de faire traverser son territoire par des troupes étrangères ou de participer directement aux combats.
Elle constitue une politique permanente destinée à préserver l’indépendance de la Suisse et à conserver la confiance des puissances en conflit.
Lorsque la Suisse reprend les sanctions d’un bloc, soutient politiquement une partie et se voit publiquement remercier par celle-ci pour son engagement, sa neutralité devient essentiellement formelle. Elle subsiste peut-être dans une lecture étroite du droit, mais elle s’efface dans la pratique diplomatique.
C’est précisément ce que les paroles du président Zelensky rendent visible. Il ne critique pas la Suisse ; il la remercie. Mais ses remerciements sont, paradoxalement, l’une des démonstrations les plus fortes de l’affaiblissement de notre neutralité.
IL APPARTIENT AU PEUPLE SUISSE DE TRANCHER
Le débat ne doit pas porter sur notre sympathie pour l’Ukraine ou notre condamnation de la Russie. Il doit porter sur l’avenir de la Suisse.
Voulons-nous demeurer un État indépendant des blocs, capable de parler à tous et d’accueillir demain de véritables négociations de paix ? Ou souhaitons-nous devenir un partenaire politique du camp occidental, tout en conservant pour des raisons historiques l’étiquette de la neutralité ?
Les deux orientations peuvent faire l’objet d’un débat démocratique. Mais elles ne doivent pas être confondues.
Le Conseil fédéral ne peut continuer à mener une politique d’alignement tout en affirmant que rien n’a changé. S’il considère que la neutralité traditionnelle est devenue inadaptée, il doit le dire clairement et soumettre cette réorientation au peuple. S’il prétend au contraire vouloir la préserver, il doit pratiquer une politique indépendante et cohérente.
La neutralité suisse n’est pas un décor diplomatique. Elle est un patrimoine historique, un instrument de sécurité et une responsabilité constitutionnelle.
À quelques semaines de la votation du 27 septembre 2026, les paroles de Volodymyr Zelensky ont au moins un mérite : elles dissipent les ambiguïtés. La Suisse demeure peut-être neutre dans les déclarations de son gouvernement. Mais, selon le président ukrainien lui-même, elle ne l’est plus « dans son esprit ».
